Michel Onfray défend l'anarchie positive de Proudhon contre les dérives marxistes et libertariennes
Onfray : l'anarchie positive de Proudhon, une troisième voie résistante

Michel Onfray : l'anarchie positive, une pensée vivante loin des clichés médiatiques

Chaque semaine, Michel Onfray occupe un créneau régulier sur CNews. Pourtant, le philosophe normand insiste : il n'a rien abandonné de son ancrage à gauche, à condition de l'entendre dans son acception libertaire. Se limiter à sa présence médiatique serait une grave erreur d'interprétation. C'est dans le travail exigeant de ses livres, loin des plateaux télévisés, que sa pensée déploie toute sa richesse.

Avec sa nouvelle biographie consacrée à Pierre-Joseph Proudhon, il affirme sa fidélité à un anarchisme « à la française », qui se méfie autant du marxisme que du capitalisme dérégulé. L'Anarchie positive (Plon) retrouve la clarté et la force du volume qu'il avait précédemment dédié à Albert Camus, son autre référence majeure. C'est lorsqu'il écrit « pour » une idée que sa plume prend son envol, nous offrant l'opportunité de redécouvrir, et peut-être d'apprécier, cette troisième voie de résistance. Un ordre libertaire qu'il souhaite transmettre comme un art de vivre joyeux et engagé.

L'anarchisme n'est pas le désordre

Le Point : L'anarchisme, est-ce le désordre ?

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Michel Onfray : De nombreux termes relèvent du vocabulaire philosophique mais possèdent aussi une acception triviale qui en brouille le sens originel : idéaliste, matérialiste, cynique, stoïque, sceptique, cartésien, pragmatique, utilitariste, nietzschéen, etc. Il en va de même pour le lexique politique : libéral, socialiste, communiste, ou, effectivement, anarchiste.

Le mot anarchie peut désigner aussi bien le pur désordre, le chaos social et politique, que l'individualisme égotiste de Stirner, le communisme de Bakounine ou Kropotkine, la profanation d'une tombe ou la bombe lancée par Ravachol dans un grand restaurant parisien, la pédagogie libertaire de Sébastien Faure, ou les communautés sexuelles libres d'Émile Armand ! Que faire alors de Proudhon qui, lui, promeut une « anarchie positive », dont ce livre propose pour la première fois une synthèse et qui rejette le désordre, le nihilisme, l'égotisme, le communisme, le marxisme, et les actions violentes ? Pire encore : qui se veut un remède à toutes ces pestes morales ? Pour Proudhon, l'anarchie positive est l'antidote à l'anarchie négative. C'est donc l'ordre juste, une formule qui, précisons-le en ces temps de tensions mémorielles, n'a absolument rien à voir avec Ségolène Royal.

Pourquoi l'anarchisme a-t-il si mauvaise réputation ?

D'abord, le rouleau compresseur marxiste a imposé sa lecture de l'anarchisme du vivant même de Marx. Celui-ci a pris le leadership du mouvement ouvrier européen en truquant les votes des Internationales, en créant des fausses informations (comme l'accusation que Bakounine était un agent du tsar), et en attaquant personnellement ses adversaires (traitant Proudhon de crétin provincial incompréhensif des enjeux philosophiques révolutionnaires hégéliens, et de petit-bourgeois complice du capitalisme).

Ensuite, l'échec de la Commune de Paris a porté un coup sévère, car de nombreux proudhoniens ont été fusillés par les troupes versaillaises – dont Emmanuel Macron a jadis fait l'éloge en affirmant que la République s'était réfugiée à Versailles sous la pression des « barbares communards » – ou déportés en Nouvelle-Calédonie. Le triomphe du marxisme avec Lénine en 1917 a ensuite ravagé toute pensée libertaire et fourni un schéma politique jacobin et totalitaire à la gauche mondiale.

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Puis est venu l'échec des anarchistes en Espagne, battus non pas par les franquistes mais par les marxistes-léninistes espagnols prosoviétiques. George Orwell a magistralement raconté ces événements dans Hommage à la Catalogne. Enfin, la dévitalisation politique de l'anarchisme est devenue patente avec Mai 68, où il est apparu petit-bourgeois, avec pour figure emblématique Daniel Cohn-Bendit, dont l'horizon politique se limitait à la mixité des dortoirs universitaires et au slogan « jouir sans entraves », sans considération d'âge. Aujourd'hui, l'anarchisme est préempté par les petits-fils de Cohn-Bendit, les black blocs, qui aspirent à transformer l'Occident en un campus généralisé. Le gauchisme culturel issu des soixante-huitards fonctionne sur le vieux registre marxiste et considère l'anarchie positive de Proudhon comme une simple variation du socialisme utopique. Nous en sommes là.

Une admiration profonde pour Proudhon

Entre vous et Proudhon, c'est une histoire d'amour. Pourquoi cette admiration ?

Il m'a préservé de la tentation marxiste lorsque j'avais une quinzaine d'années, en me montrant qu'on pouvait être de gauche sans être stalinien, communiste, adhérent au PCF, mais aussi sans croire, idée alors à la mode, que le gauchisme était un remède au stalinisme alors qu'il en proposait une série de métastases : trotskisme, maoïsme, guévarisme, castrisme, althussérisme, situationnisme. En 1974, la lecture de L'Archipel du Goulag m'a guéri de toute tentation marxiste. J'ai découvert presque simultanément La Révolution inconnue de Voline, qui raconte le coup d'État bolchevique d'Octobre 1917 et le régime totalitaire qui s'en est suivi. Puis sont venues les lectures de George Orwell, d'Arthur Koestler et d'Albert Camus, tous penseurs socialistes libertaires.

Comment vivre concrètement une vie anarchiste aujourd'hui ?

En refusant d'exercer le pouvoir et en refusant de laisser le pouvoir nous contraindre, tant qu'il ne procède pas d'une volonté générale clairement obtenue et constatée par des votes adossés à des mandats impératifs : quiconque ne porte pas la parole de ceux qui l'ont mandaté doit être révoqué en cours de route par la volonté des citoyens. Une superbe phrase de Nietzsche me guide depuis toujours : « Il m'est odieux de suivre autant que de guider. » Les Normands d'autrefois avaient une autre magnifique expression lorsqu'ils invitaient chacun à être « sire de soi », c'est-à-dire seigneur de soi-même. Ne rien obtenir qui suppose domination et servitude, ne rien être qui en suppose une autre. Lire, relire puis méditer les leçons d'Étienne de La Boétie : « Soyez résolu de ne plus servir et vous voilà libre. »

La décentralisation, remède proudhonien pour la France

Vous avez écrit de magnifiques pages sur l'identité française. Avec Proudhon, vous partagez ce désir de décentralisation contre le jacobinisme. Le salut de la France passera-t-il par ses communes et régions ?

Proudhon n'aimait pas le jacobinisme et les jacobins, il détestait Robespierre, il fustigeait l'État jacobin centralisé. Alexis de Tocqueville a bien montré, dans L'Ancien Régime et la Révolution française, un chef-d'œuvre, que la Révolution française a exacerbé cette centralisation initiée sous Philippe Le Bel. Le général de Gaulle, qui a dit du bien du socialisme français, et nommément de Proudhon, a proposé des remèdes proudhoniens aux maux de Mai 68 : l'association capital-travail, c'est-à-dire la participation, et la (vraie) décentralisation. La gauche dans son ensemble, dont François Mitterrand bien sûr, et la droite de l'argent et de la bourgeoisie (à l'époque Pompidou, Giscard, Chirac, Balladur, Lecanuet) l'ont fait tomber. Parmi ces traîtres, on remarque le nom de plusieurs présidents de la République ou de candidats malheureux… La trahison paie.

Une véritable décentralisation de type girondin permettrait de résoudre l'équation antillaise, calédonienne, corse, bretonne, occitane, mais aussi toutes les autres spécificités françaises, offrant à la Nation la possibilité de proposer un modèle mondial d'État fédératif national auquel Camus appelait pour résoudre la guerre d'Algérie en son temps. De nombreux conflits mondiaux, comme Russie/Ukraine ou Israël/Palestine pour citer les plus visibles, pourraient être envisagés différemment si l'on sortait du logiciel centralisateur et jacobin, nationaliste à la manière robespierriste. Proudhon offre des pistes. Je ne vois pas très bien à quoi ressemble la gauche d'Alain Finkielkraut. Pour ma part : c'est parce que je suis de gauche que je reste de gauche.

Le libertarianisme n'est pas l'anarchisme

Le vent libertarien qui souffle sur le monde (l'Argentine de Javier Milei ou le Doge d'Elon Musk) séduit-il l'anarchiste que vous êtes ?

Pas du tout ! Ils sont libertariens ou, pour le dire autrement, anarchistes de droite, une formule qui qualifie le stade ultime de la barbarie libérale dont le slogan est, tronçonneuse en main : « En avant ! suppression de l'État et mort aux faibles ! ». Ayn Rand est leur philosophe, c'est une vedette aux États-Unis, mais elle est quasiment inconnue en France. Elle est disciple de l'égotisme nihiliste de Stirner, un modèle pour les États-Unis, mais pas du combattant pour la justice sociale qu'est Proudhon, qui défend un « État anarchiste », oui, qui assure et garantit l'organisation horizontale et immanente de la société.

L'anarchie, résistance au pouvoir planétaire

Selon vous, l'anarchie à la française est-elle le sens de l'Histoire ?

Le sens de l'Histoire est la succession des civilisations jusqu'à l'avènement de l'ultime civilisation, qui sera globale, totale et planétaire. Nous allons vers un gouvernement planétaire, c'est le véritable fascisme à venir. Musk en est le prophète. L'anarchie est résistance aux pouvoirs, donc à celui-ci aussi. Le soir de l'élection du prochain chef de l'État, homme ou femme, je continuerai mon combat pour la souveraineté, celle des individus et celle du pays. Le proudhonisme est un vitalisme, une force de vie et de création.