Nicholas Angelich, le piano absolu : un livre hommage à un pianiste aux amitiés plurielles
Nicholas Angelich, le piano absolu : hommage à un pianiste unique

Nicholas Angelich, le piano absolu : un hommage littéraire à un artiste hors norme

Le livre Nicholas Angelich, le piano absolu est dédié « à tous les amis de Nicholas ». Ils sont nombreux à avoir aimé ce pianiste incomparable – et à continuer de le chérir. Ces amis ne se connaissent pas forcément, car Nicholas Angelich était un maître dans l'art de cultiver des amitiés parallèles, mais, réunis à l'occasion, ils se reconnaissent immédiatement.

L'agora du quartier : un lieu symbolique

C'est le cas au Paris 2000, cette brasserie populaire située porte de Pantin, entre le Conservatoire de Paris – dont il n'a jamais pu ni voulu se détacher – et l'immeuble où il habitait. La description de cette « agora du quartier » constitue l'un des meilleurs passages de l'ouvrage, car elle touche un point essentiel de la personnalité de Nicholas.

Cet homme supérieur, au raffinement extrême et à l'âme suprêmement élégante, était l'ami de Jacques le plombier, Carole l'Antillaise, Raymond le communiste, Thérèse la vendeuse, et de toute une bande avec qui il levait le coude. Le jour où il a décidé de rapprocher ses deux mondes, en invitant ces joyeux lurons à traverser le boulevard pour l'entendre jouer à la Philharmonie de Paris – un lieu où ils n'étaient jamais entrés –, ils ont vécu une véritable épiphanie.

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Un réseau d'amitiés aussi vaste que varié

Des amis, Nicholas Angelich en a eu une multitude, de tous styles et de tous horizons. Il en avait besoin, comme il l'a confié au micro de Judith Chaine dans un « grand entretien » capital diffusé sur France Musique, largement cité dans le livre. Il inspirait également l'amitié de tous, réveillant leur tendresse, stimulant leur fantaisie et rafraîchissant leur âme.

Ceux qu'il a approchés n'ont eu de cesse que de vouloir l'aider. René Martin a donné un coup d'accélérateur décisif à sa carrière en l'invitant à La Roque d'Anthéron pour remplacer Martha Argerich. Le pianiste y est revenu presque chaque année, devenant ainsi la mascotte incontestée du festival.

Entendre Nicholas Angelich jouer, c'était immanquablement devenir son ami. Il possédait un cœur aussi immense que son talent prodigieux. Comme de nombreux artistes sensibles et originaux, il a mis du temps à être reconnu à sa juste valeur. Et encore, comme le souligne Martha Argerich dans le livre : « Nicholas n'a pas été assez apprécié. »

Un parcours marqué par le déracinement et le soutien familial

Il a eu la chance d'être soutenu par des parents exceptionnels. Un père violoniste, plein de charme, et une mère redoutable, pianiste et entièrement dévouée à son fils. Le livre retrace leur parcours, qui se confond avec l'histoire du XXe siècle. Lui yougoslave, elle russe, avec des racines roumaines, l'exil aux États-Unis, et la naissance de Nicholas à Cincinnati.

L'anglais pour parler au monde, le serbo-croate pour se couper du monde, et la musique pour repeindre le monde. Fatalité du déracinement, le retour à l'Ancien Monde s'effectue à l'âge de 12 ans, avec sa mère, sans son père, resté là-bas.

L'ascension parmi les grands du piano

Les bonnes fées ont une place à part dans la chaîne des amis de Nicholas Angelich. Aldo Ciccolini l'accueille à bras ouverts dans sa classe. Yvonne Loriod ne se contente pas de le présenter à son mari, le compositeur Olivier Messiaen, mais, normal quand on s'appelle Loriod, lui donne la becquée : « Mon p'tit chou, il faut travailler l'Opus 106. »

Quand il se retrouve seul à Paris, elle lui envoie un chèque de 10 000 francs pour qu'il ne meure pas de faim. Voilà qui était madame Loriod-Messiaen ! La pianiste Marie-Françoise Bucquet et son mari, le baryton Jorge Chaminé, s'occupent de lui comme de leur propre fils. Marie-Françoise lui fait rencontrer Alfred Brendel et Leon Fleisher. Le voici désormais grand parmi les grands.

Le professeur et l'artiste : un paradoxe fascinant

Leon Fleisher convainc le directeur du conservatoire d'alors de l'engager comme professeur. Nicholas va ainsi former toute une génération de pianistes qui lui restent éternellement reconnaissants. Les impératifs de sa carrière l'empêchent d'assurer un suivi régulier, mais tout est sous contrôle, avec un sens aigu des responsabilités.

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C'est là l'un des paradoxes les plus étonnants de sa personnalité. Le chaos slave domine chez lui, mais le professionnalisme américain n'est jamais absent. En dépit de son allure de grand enfant rêveur, il n'a jamais raté un train, ni manqué un concert.

La présence scénique et les affinités musicales

Sur scène, le livre le décrit en une formule inspirée : « Son pantalon est tire-bouchonné, ses souliers ne sont pas vernis, mais sa démarche est celle de l'Empereur. » Ne croirait-on pas apercevoir Schubert, seul et entouré, la mise négligée, passant sa vie dans des cafés, et pêchant des étoiles d'or au fond du clavier ?

Cette ressemblance a-t-elle été la cause d'une relative distance avec le compositeur du Roi des Aulnes ? Comme s'il pressentait qu'avec sa courte vie et ses affinités thanatiques, le beau Franz allait lui porter malheur… Le violoniste et chef d'orchestre Renaud Capuçon a été l'un de ses plus proches amis dans le domaine professionnel. Il déclare : « Je lui dois une grande partie de ma sonorité, qui a évolué avec lui. » Et quel beau duo ils ont formé, spécialement dans la musique de Brahms !

Les secrets dévoilés avec pudeur

Le livre dévoile bien des secrets. Anecdotiques – son goût pour les parfums –, drôles et touchants – sa passion pour les pharmacies –, mais rien qui contreviendrait à sa grande pudeur. La fin est racontée avec une infinie délicatesse.

Le rôle crucial de Nathalie Krafft

Dans cette chaîne d'amis, Nathalie Krafft, l'autrice du livre, a été l'une des plus proches. Elle a fait partie des quatre vigies qui se sont relayées au chevet du malade, à l'hôpital. Elle l'a souvent entendu en concert, a été l'un de ses soutiens les plus fervents en tant que journaliste et directrice du Monde de la musique, elle l'a souvent accueilli chez elle, en Bretagne, où il avait sa chambre, et a toujours répondu à ses appels au secours, de jour comme de nuit.

Cela n'a donc pas été facile de laisser son chagrin de côté pour trouver une forme digne de l'artiste disparu. Nathalie Krafft a écrit un livre admirable, en équilibre « ravélien » entre sensibilité et précision. Apparaissant et s'effaçant avec tact, la rigueur journalistique n'empêche pas la liberté de l'écrivain qui s'autorise des échappées belles.

Un héritage musical pérenne

Longtemps, Nicholas a creusé le ciel avec sa musique. Maintenant, la musique permet à ses amis de communiquer avec lui. Angelich, en serbo-croate, ça ne veut pas dire « ange » ?

BARBARA GOTTLING / MEANINGFUL *« Nicholas Angelich, le piano absolu », par Nathalie Krafft, éditions Fugue, 24 €.