La disparition d'un monument littéraire portugais
« C'était le meilleur, c'est tout ce que j'ai à dire », confie avec émotion Dominique Bourgois. Après le décès de son mari Christian Bourgois, elle a continué de publier dans la maison d'édition l'œuvre magistrale de l'immense écrivain portugais António Lobo Antunes, disparu à l'âge de 83 ans. Trente titres ont ainsi paru depuis 1991, perpétuant l'héritage littéraire de cet auteur essentiel.
Un parcours de vie marqué par l'Histoire
Né le 1er septembre 1942 dans une famille de la grande bourgeoisie lisboète, aîné d'une fratrie de sept garçons, António Lobo Antunes suit d'abord une formation médicale. C'est au début des années 1970, en tant que médecin militaire, qu'il découvre les horreurs de la guerre coloniale en Angola. Cette expérience traumatisante deviendra centrale dans son œuvre littéraire.
À son retour d'Angola, il exerce comme psychiatre dans un hôpital de Lisbonne. C'est son deuxième roman, Le Cul de Judas, publié aux éditions Métailié en 1979, qui le révèle au grand public. Dès 1985, il se consacre pleinement à l'écriture tout en conservant son bureau à l'hôpital, un espace qui restera son sanctuaire créatif.
Une œuvre torrentielle et poétique
Pour se repérer dans cette production littéraire souvent comparée à celles de William Faulkner ou Claude Simon, on peut citer plusieurs chefs-d'œuvre : La Splendeur du Portugal, Le Retour des caravelles, Au bord des fleuves qui vont (un roman plus court que les autres) ou encore L'Autre rive de la mer, son dernier ouvrage publié, où il explore avec une acuité rare les affres du grand âge.
Chaque année nobélisable, l'écrivain évoquait déjà dans ses Lettres de la guerre, écrites à sa première épouse, la possibilité de recevoir le prix Nobel. Pourtant, lorsqu'il apprit que Gallimard lui ouvrait la Pléiade, il réagit avec une émotion particulière : « la plus grande reconnaissance que l'on puisse avoir en tant qu'écrivain, bien plus grande que le Nobel ». Il avait reçu en 2007 le prix Camões, la plus importante distinction littéraire de langue portugaise.
Les thèmes obsessionnels d'une œuvre monumentale
Pour qui n'est pas encore entré dans le continent Lobo Antunes, Dominique Nedellec, traducteur de ses dix derniers livres, éclaire les grands thèmes de cette œuvre :
- La grandeur perdue et la bâtardise
- Les histoires familiales conflictuelles et l'impossible filiation
- Les questions d'héritage matériel et affectif
- L'amour espéré et immanquablement refusé
- Le ravage de la vieillesse décrit avec un ton cocasse et cruel
- La mémoire omniprésente, où les morts parlent parfois plus que les vivants
« Tout est brassé dans ses livres », explique Dominique Nedellec. « Il entrelace plusieurs récits simultanément : c'est cela qui est éblouissant chez lui, cette virtuosité. Si bien qu'en l'espace de cinq ou six lignes, vous pouvez avoir des personnages morts ou vivants, un souvenir, une hypothèse qui se transforme en souvenir. »
Un styliste intimidant et génial
Lobo Antunes est avant tout un styliste dont l'approche peut déconcerter. « Ça ne l'intéresse pas de raconter une histoire pour raconter une histoire », précise son traducteur, « mais d'arriver à fignoler une langue capable de rendre compte de l'expérience humaine. À première vue, c'est une sorte de magma indéchiffrable. Mais en réalité, tout est en place, et produit un effet tout à fait unique dès lors qu'on lit un chapitre en entier. »
Sa prose torrentielle brasse des plans temporels différents dans des séquences pouvant atteindre 15 à 20 pages, le point n'arrivant qu'au terme du chapitre. « C'est absolument phénoménal. Un fleuve qui emporte tout », s'enthousiasme Dominique Nedellec.
L'homme derrière l'écrivain
Souvent décrit comme abrupt, Lobo Antunes cachait en réalité « une sorte de quête d'amour insatiable, et finalement un besoin terrible d'amour ». Il avait confié à son traducteur qu'il n'y avait jamais eu la moindre marque de tendresse de la part de ses parents envers leurs fils, une souffrance qui l'a profondément marqué.
Polyglotte, parlant particulièrement bien le français, il possédait une culture immense et pouvait réciter des poèmes français de mémoire. « Il avait un amour pour la poésie et notamment la poésie française », se souvient Dominique Nedellec.
Un dernier roman à paraître
Dominique Nedellec vient d'achever la traduction de Dictionnaire du langage des fleurs, à paraître chez Christian Bourgois en novembre. Ce roman se situe dans le Portugal de Salazar, au sein d'une famille aisée dont la propriété agricole périclite. On y retrouve les thèmes de prédilection de l'auteur, ainsi que sa langue torrentielle et grisante, mélancolique et drôle.
Une phrase prononcée par un personnage pourrait résumer toute l'œuvre de Lobo Antunes : « ceci n'est pas un livre, les amis, c'est la vie même, ça ne s'achète pas dans les magasins, ça ne se lit pas en terrasse, ça se plante comme une épine dans la chair, puis on sent que ça grandit au-dedans ».
La disparition d'António Lobo Antunes laisse un vide immense dans le paysage littéraire international. Son œuvre, à la fois torrentielle et minutieusement construite, continuera de marquer des générations de lecteurs et d'écrivains, témoignant de la puissance transformatrice de la littérature lorsqu'elle est portée par un talent aussi exceptionnel.



