Deux romans français explorent les chemins de la spiritualité contemporaine
Les lecteurs attentifs auront remarqué que, page 197 de son nouveau livre, Étienne de Montety glisse un clin d'œil amical à Jean Raspail. Rappelons que le grand Raspail ne fut pas que l'auteur controversé du Camp des Saints : il signa aussi La Miséricorde, court roman bernanosien en diable. C'est dans cette filiation que s'inscrit parfois Montety.
Il y a une autre rive : un parcours de conversion
Étienne de Montety s'était inspiré de l'assassinat du père Hamel pour écrire La Grande Épreuve (Grand prix du roman de l'Académie française en 2020). Dans Il y a une autre rive (Stock), il raconte le chemin spirituel d'un jeune Français d'origine algérienne, Rahman. Ce dernier travaille à Paris dans une start-up où les cryptomonnaies et autres NFT apparaissent comme les nouveaux veaux d'or.
À la mort de son père, qui était retourné au pays, Rahman se rend en Algérie. Au cours d'une virée à moto, il se blesse et rencontre un médecin religieux, le frère Jean-Marie Bazin, qui le soigne et lui raconte son parcours. Les fantômes de Charles de Foucauld et des moines de Tibhirine ne sont pas loin.
Rahman rentre troublé en France, où il change de vie et, peu à peu, se tournera vers le catholicisme, notamment grâce à son amie Dorothée, sans doute le personnage le plus attachant du roman après le frère Jean-Marie.
Sur le papier, le sujet pouvait paraître casse-gueule ou utopique, quand on voit l'état des relations franco-algériennes. Montety parvient à éviter l'écueil de la littérature édifiante. En terminant ce paragraphe, on se souvient qu'en 1952, le prix Goncourt était allé à Béatrix Beck pour Léon Morin, prêtre. Cela semble inimaginable aujourd'hui.
L'Ensorcelé : un voyage initiatique dans le Valais
Avec sa barbe de hipster et ses doigts couverts de bagouses, Nicolas Chemla n'a pas vraiment le look de Paul Claudel. N'oublions pas que Dieu vomit les tièdes et que les écrivains mystiques ne sont pas forcément où on le pense.
Chemla s'était fait remarquer en 2019 avec Monsieur Amérique, roman pop et philosophique sur le bodybuilder Mike Mentzer. Il a ensuite publié Murnau des ténèbres, récit captivant sur le tournage du film Tabou ; puis L'Abîme, réécriture gay-trash du Là-bas de Huysmans.
Méconnu du grand public, Chemla est une des figures les plus singulières de la littérature underground actuelle : par leur érudition, leur style et leur liberté tous azimuts, ses livres offrent toujours une expérience intérieure – âmes sensibles s'abstenir.
Chaque chapitre de L'Ensorcelé a pour exergue une citation issue du Théâtre de Sabbath, le roman le plus provocateur de Philip Roth. Le héros, pour le moins tourmenté, est un ancien wonder boy de la French Tech dont la vie est partie en vrille au moment de sa séparation d'avec sa femme.
Il a un temps cru se consoler dans une frénésie sexuelle intenable. Ces illusions ne durent qu'un temps. La chair est triste et sa fille (une fille de son temps) ne lui parle plus. Nostalgique d'Easy Rider, il troque ses costumes d'ancien de HEC contre un pantalon en cuir, et se lance dans une équipée sauvage qui le mène jusqu'au fin fond du Valais sauvage.
Lors d'une marche en montagne, il tombe sur une porte. Il l'ouvre et se retrouve enfermé dans un tunnel. L'Ensorcelé nous bringuebale dans cette traversée chaotique à travers ce tunnel et les labyrinthes émotionnels du personnage. Tout lui revient en mémoire : son ascension et sa chute.
Il y a des passages poignants sur la douleur durable que peut causer un divorce, même chez les esprits qui se croient détachés de tout. Est-on encore chez Dante ? Quand Chemla fustige la nullité des critiques littéraires (la nôtre ?) on se croirait plutôt dans Le Désespéré de Léon Bloy. On pardonne tout à cet écrivain torturé qui malgré tout cherche la lumière.
Deux œuvres qui dialoguent avec la tradition littéraire
Ces deux romans publiés presque simultanément créent un dialogue intéressant sur la place de la spiritualité dans la littérature française contemporaine. Montety s'inscrit dans une tradition catholique française qui remonte à Bernanos, tandis que Chemla puise dans des références plus hétéroclites, de Philip Roth à la contre-culture américaine.
Les deux auteurs partagent cependant une préoccupation commune : comment trouver du sens dans un monde marqué par la technologie, le capitalisme financier et l'éclatement des repères traditionnels ? Rahman dans le roman de Montety et le héros anonyme de Chemla sont tous deux des personnages en rupture, cherchant une vérité au-delà des apparences.
La publication de ces deux œuvres rappelle que la littérature française continue d'explorer les grandes questions existentielles, même si les formes et les références ont évolué. Alors que Montety opte pour un réalisme psychologique teinté de spiritualité, Chemla choisit une approche plus expérimentale et transgressive.
Il y a une autre rive par Étienne de Montety. Stock, 249 pages, 20,50 euros.
L'Ensorcelé par Nicolas Chemla. Le Cherche Midi, 252 pages, 21 euros.



