Le testament littéraire de Michèle Audin
Quelques semaines seulement avant son décès survenu le 14 novembre 2025, Michèle Audin travaillait encore activement à son ultime ouvrage, « Berbessa. Mes ancêtres colons ». Ce récit posthume – un qualificatif qu'elle aurait certainement désapprouvé pour son caractère mortifère – constitue une nouvelle trace précieuse laissée par l'écrivaine et mathématicienne sur sa lignée paternelle, trop tôt amputée.
Une trilogie familiale émouvante
Michèle Audin avait déjà consacré deux ouvrages profonds et bouleversants à sa famille. « Une vie brève » (L'Arbalète, 2012) rendait hommage à son père, Maurice Audin, militant indépendantiste tué par des militaires français pendant la guerre d'Algérie à l'âge de 25 ans seulement. « Oublier Clémence » (L'Arbalète, 2018) explorait quant à lui la vie de sa grand-mère paternelle, Clémence Janet, une ouvrière en soie lyonnaise morte à 21 ans.
Dans cette nouvelle enquête familiale tout aussi intense et touchante, l'autrice tente de renouer le fil avec les grands-parents et arrière-grands-parents de son père, qu'elle désigne comme « colons » en Algérie, en précisant qu'il s'agissait de « propriétaires et cultivateurs de terres algériennes ».
Le périple des ancêtres Fort
En 1851, dernière année de l'éphémère Seconde République, Pierre-Marie Fort, son épouse Marguerite Bouvier et ses deux frères, Joseph et Jean, quittent le Valais en Suisse. Probablement pauvres, ils succombent aux promesses d'un recruteur français leur vantant la richesse en Algérie.
Leur voyage fut un véritable périple pour l'époque : Genève, Lyon, descente du Rhône en bateau jusqu'à Arles, train vers Marseille, puis traversée de la Méditerranée, vraisemblablement en corvette à vapeur, avant d'atteindre enfin Kolea, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest d'Alger, où se trouve le hameau de Berbessa.
La dure réalité coloniale
À leur arrivée dans la Mitidja, qui deviendra la grande plaine agricole de l'Algérie française, l'armée française leur distribue des rations alimentaires, un emplacement pour construire une modeste habitation et sept hectares de terres. Mais la richesse promise ne viendra jamais.
L'année suivante, les deux frères Joseph et Jean meurent, sans que Michèle Audin ait pu déterminer la cause exacte de leur décès – scorpions, variole, tuberculose, typhus, choléra ou paludisme. Plus tard, une petite Eulalie, l'une des six enfants du couple, décèdera peu après sa naissance.
Une existence rythmée par les épreuves
Le quotidien de ces « ancêtres colons » est marqué par une succession de catastrophes : un immense incendie de forêt, une sécheresse de deux ans, un nuage de sauterelles dévorant tout sur son passage jusqu'au linge des maisons, et même un tremblement de terre.
« Un autre fait m'a surprise, lorsque j'ai découvert l'état civil des Fort, c'est le nombre d'enfants morts. Les fils d'Adeline [une des belles-filles de Pierre-Marie et Marguerite] en particulier », écrit Michèle Audin dans son récit.
Un héritage littéraire et mémoriel
L'écrivaine clôt son ouvrage par un chapitre intitulé « Vingtième siècle » et par un vers d'Alfred de Vigny que sa mère, Josette Audin, avait recopié sur un bout de papier : « Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi. »
Jusqu'à ses derniers jours, Michèle Audin aura tenté de recoudre la mémoire abîmée de sa famille paternelle. Elle n'avait que 3 ans lorsque son père fut arrêté par les parachutistes et « disparut » à jamais.
« Berbessa. Mes ancêtres colons », par Michèle Audin, EHESS, 153 pages, 13,80 euros.



