Publicité « C’est la magie de l’écriture qui noue les choses comme si c’était naturel » : la romancière niçoise Maryline Desbiolles de retour avec un livre né d’une petite annonce
Avec « Rose la nuit », la romancière niçoise Maryline Desbiolles signe un ouvrage éblouissant et poétique, né d’une petite annonce dans la presse et tissé de mille fils comme une tapisserie. Entretien autour d’un livre vibrant, où les destins de femmes s’entrelacent avec les paysages de notre région, de Nice à Roquebrune-Cap-Martin.
Pour l’écrivaine, le jardin reflète l’intériorité. Elle-même cultive un espace sans clôture, malgré les incursions des sangliers, par refus du cloisonnement. Un choix qui résonne avec sa littérature : une ouverture totale sur l’autre.
Un herbier de prénoms et de destins
Pour donner naissance à Rose la nuit, Maryline Desbiolles a eu une idée « complètement folle » : passer une petite annonce dans Libération, pour inviter des femmes portant le prénom Rose à la rencontrer. Le but ? Ne pas choisir les personnages de son nouveau roman, mais les laisser venir à elle... Et contre toute attente, « les Rose » ont été nombreuses à répondre. Et se sont avérées éminemment inspirantes.
Si ce processus narratif, de mise en abîme, peut sembler inédit chez elle, la romancière, auteure d’une quarantaine de livres (dont Anchise, prix Femina 1999, et L’Agrafe, Prix littéraire Le Monde 2024), y voit une continuité avec son œuvre passée : « Je m’interrogeais sur les personnages féminins qui sont dans mes livres, notamment les premiers, et avec cette occurrence du prénom Rose. Mes livres se tiennent par la main », nous confie-t-elle au téléphone. Déjà, dans C’est pourtant pas la guerre, elle avait sollicité un écrivain public du quartier de l’Ariane à Nice pour recueillir des récits de vie. Cette fois, c’est le prénom Rose qui sert de fil conducteur, un prénom qu’elle interroge donc depuis longtemps, et qui est loin à ses yeux de la suavité qu’on lui prête parfois.
Le récit s’ancre en effet sur deux figures : Marie-Rose, solide terrienne et personnage de son enfance, et Rosa Luxemburg, la révolutionnaire. Un surnom dont le conservateur d’un musée de la ville de Nice avait, « suite à une embrouille », affublé Maryline Desbiolles, qui tout en se défendant de cette association, s’efforce « d’être à la hauteur de la méprise » ! De cette héroïne, Maryline Desbiolles retient surtout une image bouleversante : l’herbier qu’elle composait en prison. « C’est une forme de résistance organique, une attention portée au presque rien du monde pour survivre à l’enfermement », analyse l’écrivaine.
La magie des rencontres réelles
Au fil des entretiens avec ces « Rose » d’aujourd’hui, la romancière a vu surgir des points communs inattendus : l’exil, un rapport viscéral au paysage, et des échos troublants avec ses propres personnages de fiction. « C’est la magie de l’écriture qui noue les choses comme si c’était naturel, s’étonne-t-elle encore. Par le prisme de toutes ces variations autour du mot rose, qui correspondent aussi à leur histoire, une histoire d’exil, de voyage en tout cas, de déplacement. Et cela m’a enchantée de savoir que Rose, ça marche dans plein de langues. » De toutes ces rencontres est née « Rose-Rose », une figure de fiction qui endosse les histoires vraies de ces femmes rencontrées dans la région. « Ce grand échalas », comme elle aime à la décrire, devient une sorte de conteuse moderne, une Shéhérazade venue de la rue, qui raconte des histoires pour rester la nuit dans l’hôpital où elle a échoué, après avoir été tabassée.
Jardins secrets et paysages intérieurs
L’ouvrage est par ailleurs imprégné d’une atmosphère végétale permanente. Du jardin d’une maison niçoise avec son avocatier, à celui, mythique, du jardin botanique Hanbury, Cap Mortola, entre Menton et Vintimille (dix-huit hectares de beauté tombant en cascade dans la mer, créés par de riches Anglais). Qui devient sous la plume de Desbiolles un symbole de voyage immobile : « Le paysage n’est pas qu’un décor, insiste-t-elle. Les personnages portent quelque chose du paysage en eux. Il y a les paysages que j’aime de l’arrière-pays, qui sont âpres, mais aussi tout ce mélange que représentent les jardins, tout ce cosmopolitisme qui m’a fait rêver sur la côte d’Azur. Il me permet d’y vivre. »
Une écriture tissée de motifs fantastiques
Loin des récits linéaires et policés, Maryline Desbiolles revendique une forme de réalisme chaotique. Inspirée par l’écrivain John Berger, elle se définit comme une « storyteller (raconteuse d’histoires) qui expérimente ». Dans Rose la nuit, elle tisse des motifs fantastiques, comme ce « mantelet de flammes » qui brûle les épaules de son héroïne pour dire une douleur physique bien existante mais souvent disqualifiée par la médecine - ou encore l’apparition récurrente d’un cheval « moreau » (d’un noir foncé et luisant, dont le museau se réhausse dans ce récit d’une tache blanche) transformé ici en créature magique qui surgit pour relier les vivants et les morts.
Ce roman choral, qu’elle compare à une « tapisserie aux mille fleurs », est une œuvre ouverte, organique et vibrante. Un livre qui, selon ses propres mots, pourrait ne jamais finir, tant le sillage des « Rose » qu’elle a croisées continue d’embaumer son imaginaire.
Rose la nuit. Maryline Desbiolles. Sabine Wespieser Editeur. 144 pages. 18 euros.



