Maria Stepanova : l'exil et la nostalgie d'une Russie perdue
Maria Stepanova, l'exil et la nostalgie d'une Russie perdue

Maria Stepanova, entre exil et création littéraire

Dans son dernier ouvrage L'Art de disparaître, Maria Stepanova dépeint avec une étrange poésie l'errance d'une écrivaine exilée contrainte de se rendre à un festival littéraire. Le récit plonge le lecteur dans un univers onirique où la protagoniste, confrontée à des galères de transport et à un téléphone déchargé, se retrouve dans une ville inconnue. Elle y fait des rencontres improbables et envisage même de rejoindre un cirque, créant une atmosphère qui rappelle subtilement Alice au pays des merveilles.

Une carrière littéraire marquée par l'histoire russe

D'abord reconnue comme poétesse, Maria Stepanova a accédé à une renommée internationale avec En mémoire de la mémoire, vaste récit retraçant un siècle d'histoire russe, traduit dans près de trente langues. Ancienne rédactrice en chef du site Colta.ru, elle n'est désormais plus la bienvenue dans la Russie de Vladimir Poutine. Lors d'un entretien dans les bureaux de son éditeur français Stock, elle confie avec mélancolie : "Mon écrivain de prédilection reste Tolstoï. Je relis régulièrement Guerre et Paix, toujours avec le même plaisir. Hélas, la Russie actuelle me rappelle plus Dostoïevski..."

Née à Moscou en 1972, Stepanova a vécu trois époques successives : l'URSS, la nouvelle Russie des années 1990, et l'ère Poutine. Elle se souvient : "Tout semblait changer pour le meilleur dans les années 1990. Nous avons été pleinement optimistes. Les livres occidentaux longtemps censurés surgissaient de partout. Mallarmé ou T.S. Eliot me semblaient être mes contemporains." Mais l'arrivée au pouvoir de Poutine a progressivement transformé le paysage. "La société s'est polarisée. Plus de la moitié des Russes votent Poutine et soutiennent aujourd'hui la guerre en Ukraine. Ce clivage trouve ses racines dans la libération illusoire des années 1990..."

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L'exil, une rupture douloureuse

En 2022, lorsque la Russie envahit l'Ukraine, Maria Stepanova se trouve à New York, où elle enseigne à l'université Columbia. Elle raconte : "Tout a changé en 2022. Je suivais les informations depuis Columbia. Mes amis ne dormaient plus, ils ne comprenaient pas la nouvelle réalité. Je n'ai pas émigré consciemment. Rien n'était planifié. Moscou a toujours été ma maison." Cette rupture forcée représente une perte immense : "Je me suis fait à l'idée que je ne serais plus capable d'être écrivaine en Russie. Une consolation a été de me dire que je ne faisais que vivre au XXIe siècle une expérience que de nombreux écrivains ont enduré avant moi."

Après plusieurs mois aux États-Unis, elle s'installe à Berlin, rejoignant ainsi de nombreux ressortissants ukrainiens, russes et biéloroises. Elle évoque les parallèles avec la première vague d'immigration russe des années 1920, tout en soulignant les différences : "Ces gens-là avaient une belle vision de la Russie qu'ils voulaient sauver. Malheureusement, nous savons qu'il n'y a rien de beau dans la Russie contemporaine, et nous nous sentons coupables. Cela nous préserve au moins de nous croire du côté du bien."

Lectures et influences littéraires

La lecture constitue un refuge essentiel pour l'écrivaine. Elle désigne sans hésitation "le Bulgare Guéorgui Gospodinov" comme le plus grand auteur actuel, saluant particulièrement Le Pays du passé. Parmi les auteurs russes, elle cite Vladimir Sorokine, Sergueï Lebedev et la jeune Galina Rymbu.

Concernant la littérature française, elle émet des réserves sur Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli : "Je connais trop bien ce dont il parle pour vraiment l'apprécier. Ce roman me semble surcoté..." En revanche, elle admire Emmanuel Carrère : "Son dernier livre, Kolkhoze, est épatant. Je trouve impressionnante la façon dont il a composé Le Royaume. Et si vous vous intéressez à la Russie, je vous recommande Limonov de Carrère."

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L'Art de disparaître et la référence à Alice

Lorsqu'on lui suggère que son roman évoque Alice au pays des merveilles, Stepanova révèle : "C'était ma référence cachée ! Je reste habitée par les contes pour enfants. Durant mes premiers mois en Allemagne, je me sentais tout le temps comme le personnage d'Alice, chutant dans un trou, perdant mes repères. C'est une position intéressante, de tomber, tomber, tomber... On peut presque y trouver du confort."

Elle recommande également C'est moi qui souligne de Nina Berberova, qu'elle considère comme "un des plus grands livres de Mémoires écrits au XXe siècle".

La nostalgie tenace d'une Russie perdue

La question du retour en Russie hante l'écrivaine. Elle confie : "Parfois, oui, j'aspire à y retourner. Quand j'étais plus jeune, je pensais connaître le scénario et être vaccinée contre la nostalgie. En vérité, la nostalgie existe, et elle est tenace. Si ma langue est en moi, mes amis me manquent. Et puis les sensations, les odeurs..."

Mais la réalité reprend rapidement le dessus : "Parfois je rêve d'être transportée à Moscou ne serait-ce que pour un jour, juste pour en respirer l'air. Mais je m'imagine à Moscou, et là, la raison reprend le dessus. Pardon de finir sur une note pessimiste : je crains que ma Russie ne soit perdue."

L'Art de disparaître, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, est publié aux éditions Stock (203 pages, 20 €).