Marguerite Duras : une figure littéraire sous le feu des critiques
Il est particulièrement délicat de formuler des éloges à l'égard de Marguerite Duras dans les colonnes de L'Express. En 1986, le critique légendaire de notre journal, feu Angelo Rinaldi, moquait "la Castafiore" et ajustait son tir avec cette remarque cinglante : "Depuis Sarah Bernhardt, aucun artiste n'avait étalé en public un pareil contentement de soi, et encore la comédienne avait-elle l'excuse de vivre avec un boa." L'autre grand arbitre des élégances littéraires de la seconde moitié du XXe siècle, Renaud Matignon, partageait entièrement cet avis sévère.
Les attaques littéraires et l'ascension médiatique
Dans son ouvrage Minimum respect publié en 2003, Philippe Muray faisait rimer "Duras" avec des termes peu flatteurs comme "radasse", "pétasse", "grognasse" et "bécasse". On est loin de ses analyses les plus subtiles. Quant à Philippe Sollers, qui voyait en Duras une "grenouille embagousée", ne faisait-il pas là son propre autoportrait involontaire ?
Pourquoi une telle animosité persistante ? Pour de nombreux lecteurs, généralement de droite, Duras représente une cible facile, une ambulance sur laquelle on tire par pure paresse intellectuelle. Il faut reconnaître qu'elle a souvent fourni elle-même les bâtons pour se faire battre. Rappelons qui elle était dans les années 1980 : la victoire présidentielle de son vieil ami François Mitterrand propulse l'ancienne militante du Parti communiste français en figure de proue de la gauche caviar. Dès l'automne 1981, Duras participe à un voyage officiel aux États-Unis.
L'apogée médiatique et les controverses
En 1984, lorsqu'elle obtient une émission spéciale d'Apostrophes, trois millions de téléspectateurs écoutent l'icône pérorer chez Bernard Pivot. À titre de comparaison, ils n'étaient que 550 000 à regarder Gisèle Pelicot à La Grande Librairie. Suite à ce passage remarqué chez Pivot, L'Amant décroche le prestigieux prix Goncourt et se vend à plus d'un million d'exemplaires.
En 1985, se croyant tout permis, Duras publie dans Libération son article controversé "Sublime, forcément sublime Christine V.", où elle accuse la mère du petit Grégory du meurtre de son fils. Ce texte avait consterné Françoise Sagan à l'époque, mais vaut encore aujourd'hui à Duras l'admiration de Christine Angot.
Les saillies politiques et les condamnations
Dans un essai récemment paru, Marguerite Duras, femme politique aux Éditions de l'Observatoire, Victor Laby rappelle quelques-unes des fameuses saillies politiques de l'égérie mitterrandienne. Celle qui se définissait en 1950 comme "communiste profondément, organiquement" avait la dent particulièrement dure envers Jacques Chirac ("boy-scout, vieux langage et nullité profonde") et plus encore envers Jean-Marie Le Pen.
En 1990, elle déclare dans Le Nouvel Obs : "Chaque matin, dans ma tête, je tue Le Pen de toute ma force. Dès que je me réveille, je recommence à tuer." Elle récidive en 1992 dans le même hebdomadaire, critiquant le "fascisme nouveau" du Front national et précisant sa pensée : "Ces gens-là sont des meurtriers, des porcs, la racaille des temps modernes." Ces propos lui vaudront une condamnation pour injures par le tribunal correctionnel de Paris.
Les polémiques contemporaines et l'héritage littéraire
Il faudrait également évoquer son homophobie – demandez à Didier Eribon ce qu'il pense de La Maladie de la mort, son court récit paru en 1982. Mais une anecdote mérite d'être racontée : on sait que L'Amant a été adapté au cinéma en 1992 par Jean-Jacques Annaud. Ce dernier n'était pas le premier choix. Pour mettre en scène cette relation amoureuse entre une adolescente de 15 ans et un homme de 27 ans, le producteur Claude Berri avait pensé à... Roman Polanski. Quant à Duras, elle souhaitait que le projet soit confié à l'un de ses proches : Bruno Nuytten ou... Benoît Jacquot.
La défense et la redécouverte littéraire
Citons enfin une phrase intelligente de Duras. Sur France Culture en 1984, elle déclare : "Je n'ai jamais fait un seul roman communiste. Je pense que c'est ce qui m'a sauvée." Lorsqu'elle musèle son idéologie et laisse parler sa sensibilité (son "écriture courante", disait-elle), Duras peut être véritablement renversante.
Dans l'un des plus beaux livres de cette saison, La Fêlure (Julliard), Charlotte Casiraghi signe un chapitre d'une vingtaine de pages bien senties sur l'émotion que l'on éprouve en lisant cette femme fracassée par son enfance et son alcoolisme. On ne peut qu'être d'accord avec Casiraghi quand, en se plongeant avec délectation dans le tirage spécial que la Pléiade consacre au cycle indochinois, on essaie de redécouvrir Duras avec un œil neuf, lavé des préjugés.
Le féminisme et l'androgynie littéraire
Certes, il y a le scandale de sa liaison avec le Chinois – scandale décuplé selon nos critères contemporains par le fait que Duras ne se pose jamais en victime (sauf des coups de sa mère), et se revendique comme consentante. Ce qui frappe davantage l'esprit, c'est la mélancolie constante et poignante qui émane de son ton résigné, la beauté des tableaux qu'elle peint en aquarelliste triste, et parfois narquoise.
Dans Marguerite Duras, femme politique, Victor Laby s'interroge sur son féminisme. En 1987, au faîte de sa gloire, Duras se lâche sur les ondes de France Inter : "Une féministe, c'est à fuir. Ce n'est pas le bon moyen si l'on veut changer les choses. Je ne suis pas féministe du tout." Quelques années plus tôt, en 1982, elle avait tenu ces propos plus intéressants : "Je me sens plus proche des écrivains hommes que des écrivains femmes souvent, parce que hélas elles font de la littérature féminine."
Conclusion : l'héritage complexe de Duras
Ne comprend-on donc rien à Duras ? Au fond, au vu de plusieurs raisons évoquées plus haut, elle devrait être lâchée par la gauche actuelle. Une certaine droite anarchiste, à l'inverse, pourrait apprécier son côté tata flingueuse en roue libre. Plus modérés, les lecteurs lucides et honnêtes devraient faire fi de ses provocations souvent ridicules et louer en elle l'un des écrivains les plus poétiques du siècle dernier – quand seulement elle se donnait la peine de s'abandonner à son talent pur.
Derrière son personnage insupportable et sa voix de rogomme, tendre était Duras. L'incroyable description des quartiers chics de Saigon dans Un barrage contre le Pacifique ou le portrait des épouses de colons dans L'Amant font penser à Fitzgerald – il n'est pas inutile de préciser que Duras adorait Tendre est la nuit. Virginia Woolf ne défendait pas une autre thèse dans Une chambre à soi quand elle expliquait que les écrivains de génie ont une forme d'androgynie de l'âme.
Publications récentes :
- L'Amant et autres écrits par Marguerite Duras. La Pléiade/Gallimard, 915 pages, 64 €
- Marguerite Duras, femme politique par Victor Laby. Éditions de l'Observatoire, 291 pages, 22 €



