Manon Lisa : la réécriture féministe des tubes populaires comme acte militant
Manon Lisa : détourner les tubes en chansons féministes

Manon Lisa : la puissance des mots détournés

Face caméra, sans artifice ni décor, Manon Lisa chante. Le cadre est serré, vertical, presque brut. Ses longs cheveux bruns encadrent un visage qui fixe l'objectif avec un mélange de calme et de défi. Rien ne vient distraire l'attention : ni lumière sophistiquée, ni mise en scène élaborée. Chaque détail devient perceptible – un coin de lèvre qui se relève, un froncement de sourcil à l'approche d'une phrase plus acérée. La mélodie, elle, reste familière. Mais les paroles ont radicalement changé.

Le détournement comme acte créatif et militant

Au fil du couplet, le tube populaire se retourne : ce que l'on croyait connaître se transforme en texte féministe. En un peu plus d'une minute, ces vidéos révèlent une autrice capable de subvertir les refrains les plus célèbres pour leur insuffler un sens nouveau. « Faire des textes engagés et féministes, c'était un besoin viscéral pour moi, une évidence », confie Manon Lisa. Cette phrase pourrait résumer l'ensemble de son parcours artistique.

Aujourd'hui, l'autrice-compositrice-interprète s'expose à visage découvert, partageant ses créations sur scène comme sur les réseaux sociaux. Mais cette parole publique représente l'aboutissement d'un long cheminement, marqué par des détours, des années passées à écrire pour d'autres artistes et un rapport presque physique aux mots. Lorsqu'au début de l'année 2025, Manon Lisa publie sur Instagram une réécriture féministe de Dieu est grande de Youssoupha, elle ne recherche ni le buzz ni la reconnaissance. Quelques semaines plus tôt, elle avouait même à ses proches qu'elle envisageait sérieusement d'arrêter la musique.

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« J'ai fait ça en lâchant prise complètement, juste pour m'amuser », raconte-t-elle aujourd'hui. Pourtant, la vidéo circule extrêmement vite. Elle est partagée, commentée, jusqu'à être relayée par Youssoupha lui-même. Le public découvre alors une voix singulière, mais surtout une écriture distinctive : une manière très personnelle de détourner les chansons populaires pour leur donner une signification nouvelle, plus frontale, plus politique. Depuis cette première publication, les reprises se sont enchaînées et les punchlines avec.

Les racines d'une vocation

Au-delà des reprises récentes, la musique accompagne Manon Lisa depuis sa plus tendre enfance. Dans la maison familiale, les disques tournent en permanence. « Avec mes yeux d'enfant, je trouvais que ça rendait mes parents heureux. C'est comme ça que j'ai découvert que la musique a ce pouvoir magique de changer notre humeur et la perception qu'on a de l'instant présent », se souvient-elle. Dans le salon familial résonnent Eric Clapton (dont Tears in Heaven la bouleverse lorsqu'elle en comprend le sens), les Rolling Stones, qu'elle adore « pour leur irrévérence et leur manière de casser les codes », mais aussi Edith Piaf et Anne Sylvestre, dont l'écriture en français l'impressionne durablement.

À l'âge de dix ans, la séparation de ses parents agit comme un déclencheur déterminant. Manon Lisa commence alors à tenir un journal intime. « Ça m'aidait à soulager ma peine et me donnait l'impression que quelqu'un m'écoutait même si ce quelqu'un c'était moi-même. J'avais un petit piano dans ma chambre et je composais des mélodies sur lesquelles je posais des mots ». L'écriture et le chant naissent ainsi simultanément, indissociables l'un de l'autre. Sa toute première chanson prend la forme d'un quatrain, presque enfantin, mais déjà chargé de symboles : une colombe blessée, solitaire. Avec le recul, elle y reconnaît son propre reflet : « Une colombe dort sur une tombe / La patte enflée et la goutte au nez / Sa larme coule et elle elle roucoule / Elle est blessée, vous l'aurez deviné ».

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De l'écriture pour les autres à la réappropriation de sa voix

À l'adolescence, la musique cesse d'être un simple passe-temps. Manon Lisa n'envisage plus d'autre avenir que d'écrire, chanter et monter sur scène. À seize ans, elle sèche les cours pour donner ses premiers concerts avec un groupe de rock. Pourtant, ses premiers pas professionnels s'effectuent loin des projecteurs. De ses dix à ses vingt ans, elle vit dans le sud de la France, éloignée de Paris et des réseaux de l'industrie musicale. Elle écrit sans imaginer que ses textes pourraient un jour être chantés par d'autres artistes.

Puis, par le jeu des rencontres, une de ses chansons arrive entre les mains d'un manager. Elle l'envoie « comme une bouteille à la mer ». Le texte est conservé et Manon Lisa devient autrice pour les autres. Cette étape se révèle décisive et structurante. Parmi les collaborations qui la marquent profondément : écrire pour Céline Dion, via sa manageuse. « J'ai ressenti une immense fierté quand j'ai entendu Céline chanter mes mots et mes mélodies », confie-t-elle. Manon Lisa collabore avec des artistes aux univers variés (Grand Corps Malade, The Avener…), et apprend à ajuster son écriture, à trouver la bonne distance, à faire preuve d'empathie. « Il n'y a rien de pire qu'un artiste qui chante un texte auquel il ne croit pas », affirme-t-elle avec conviction. Cette certitude forge peu à peu sa propre exigence artistique.

La métamorphose de la maternité et l'émergence sur Instagram

Mais l'exercice de l'écriture pour autrui présente ses limites. Celles-ci apparaissent clairement lorsqu'elle devient mère. « Ça a rebattu les cartes dans mon existence », explique-t-elle. Elle se reconnecte alors à l'adolescente qu'elle était, à ce désir viscéral de monter sur scène, de s'exprimer librement, de faire passer des messages personnels. Écrire pour les autres ne lui suffit plus. Elle éprouve le besoin impérieux de se réapproprier sa propre voix.

C'est dans ce contexte que les réseaux sociaux prennent une place nouvelle et déterminante. Instagram devient un terrain de jeu créatif, presque un laboratoire d'expérimentation. Seule chez elle, sans musiciens ni production élaborée, elle choisit de réécrire des chansons connues, par contrainte technique autant que par goût du défi. Elle ajoute des couplets féministes, détourne le sens originel, change radicalement l'angle d'approche. Elle écrit comme elle le faisait enfant dans son journal intime : pour répondre à un besoin fondamental d'expression personnelle.

Le succès la surprend totalement. Les réactions affluent de toutes parts. Manon Lisa les lit consciencieusement et revendique le débat, l'échange, la confrontation constructive des points de vue. Pour elle, c'est le signe que ses textes touchent juste et résonnent avec son public. Elle refuse cependant toute forme d'autocensure : écrire en pensant constamment aux réactions reviendrait selon elle à annihiler la créativité pure. Et certains sujets, tels que les féminicides, les violences faites aux enfants ou encore les questions écologiques, exigent d'être nommés clairement et sans détour.

L'exploration de l'intime et la conquête de la scène

Parallèlement à ses détournements militants, Manon Lisa commence à écrire et chanter sous son propre nom. Cette envie, enfouie depuis l'adolescence, resurgit avec une force inattendue. Elle compose désormais sans filtre, sans validation extérieure, dans une liberté artistique totale. Ses chansons personnelles explorent un registre plus intime, moins frontalement militant. Violette, écrite pendant son parcours de PMA, en constitue l'exemple le plus marquant : une lettre émouvante adressée à un enfant espéré qui ne vient pas. Une chanson d'une vulnérabilité rare, qu'elle livre au public avec une certaine appréhension, consciente de l'exposition personnelle qu'elle implique.

Cette mise à nue semble pourtant plaire au public, à en juger par le succès de son nouveau titre Le Petit Pêcheur, qui sort ce 11 février et cumule déjà près de 40 millions de vues sur les réseaux sociaux. Sur scène, encore peu investie pour l'instant, elle découvre une autre forme d'adrénaline et de connexion avec son public. Les réseaux sociaux permettent la diffusion massive et la réaction immédiate tandis que la scène, elle, offre la rencontre directe, le temps long du spectacle, le partage physique de l'émotion. Manon Lisa en est consciente : c'est vers cette expérience qu'elle souhaite désormais se tourner.

« J'aimerais en profiter autant que je peux, car c'est l'aboutissement pour une artiste. Les prochains mois seront pour moi l'occasion de sortir de nouvelles chansons, de collaborer avec d'autres artistes, tout en continuant à poster sur les réseaux. C'est un terrain de jeu que j'adore et qu'il me semble important d'occuper », détaille-t-elle avec enthousiasme. Le tout sans se fixer de frontières musicales rigides. Pour elle, tout part toujours du texte et de l'émotion qu'il porte ; le style musical vient ensuite, comme un simple cadre au service du message : « Ce qui compte, c'est que la couleur musicale choisie soit le meilleur véhicule possible pour amener ce texte jusqu'au cœur de celui ou celle qui écoute ».

Une vision artistique ancrée dans la durée

Dans un paysage musical souvent pressé et éphémère, Manon Lisa avance selon un rythme différent. Par l'écriture, d'abord. Par la parole, ensuite. Avec la conviction, intacte depuis l'enfance, que les chansons peuvent véritablement changer la perception d'un instant présent, et parfois même un peu plus. Lorsqu'on l'interroge sur son parcours, elle cite volontiers le proverbe italien que sa grand-mère lui répétait : « Chi va piano, va sano e va lontano » (Qui va doucement va sainement et va loin). « Au final, elle avait raison : il fallait juste être un peu patiente et accepter de prendre quelques détours », conclut-elle avec sagesse.

Pour l'avenir, elle s'imagine en tournée régulière, et entre deux tournées, avec sa famille dans une maison au bord de la mer. Voir grandir son fils, écrire dans un jardin paisible. Quant au monde de la musique dans dix ans, elle espère qu'il continuera à jouer son rôle essentiel : « La musique a toujours été un espace qui permet d'amener une perspective différente, une vision alternative des choses, que ce soit par l'émotion qu'elle provoque ou le message qu'elle porte ». À l'heure où le monde semble parfois prêt à basculer, l'optimiste qui sommeille en elle veut croire que, de plus en plus, l'art sera là pour nous questionner, nous bousculer et élever notre niveau de conscience collective.