« Les enfants savent » : enquête familiale sur les silences de l’histoire
« Les enfants savent » : enquête familiale sur les silences

Un livre à deux voix pour explorer les non-dits familiaux

« Pourquoi ? » C’est la question que se posent les enfants, et à laquelle ils auront toute leur vie bien des difficultés à esquisser une réponse. Parce que, quoi qu’il arrive, les enfants savent, malgré les non-dits. Mais les raisons de ces silences sont parfois difficiles à pénétrer. C’est un livre à deux voix. Celle de Laurent Joffrin, 73 ans, journaliste de gauche qui dirigea successivement Le Nouvel Observateur et Libération, et celle de sa fille, Pauline Delassus, 40 ans, journaliste à Paris Match puis à La Tribune Dimanche.

Ensemble, ils ont mené une enquête de deux ans grâce aux archives, correspondances, photos et coupures de presse pour remonter le fil d’une généalogie familiale dense comme l’histoire de France elle-même. C’est une famille presque caricaturalement (mais véritablement) représentative de cette histoire. D’un côté, une branche résistante pendant la guerre, de l’autre, des collaborationnistes vivant dans la France coloniale. Une famille où les femmes furent souvent reléguées au second plan et où les générations se combattirent politiquement en portant les luttes de leurs époques. Il fallait une enquête et de la littérature pour tenter de répondre aux « pourquoi ? ». Et les réponses qui en émergent sont passionnantes sans être jamais définitives.

L’ombre de Jean-Marie Le Pen

Il y a des éléphants dans ce livre. D’abord le père et la fille, dont la mémoire se veut celle du pachyderme, cherchant les faits qui tissent leur généalogie. Mais un autre éléphant, lui, est au milieu de la pièce : « Jean-Marie », le fondateur du Front national. Car, et l’anecdote est bien connue dans les cercles médiatiques, Jean-Pierre Mouchard, le père de Laurent Joffrin, dont ni le fils ni la petite-fille n’ont conservé le patronyme dans leur métier, fut un ami proche, et même le trésorier, de Jean-Marie Le Pen.

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Dans ce dialogue entre un père et sa fille se dessine un portrait subtil et passionnant du grand-père dandy, grand bourgeois réactionnaire, et ami du « Menhir ». Tout au long du récit, l’ombre du fondateur du parti de la flamme danse au-dessus des pages. L’enquête familiale poussera ainsi la petite fille à venir à la rencontre de celui, « comme Voldemort », dont on ne prononçait pas le prénom lors des déjeuners de famille.

Un fossé générationnel

Pourtant, le père et la fille ne portent pas le même regard sur cette histoire qui regorge à la fois de gloire et de honte. Face au colonialisme, Laurent Joffrin esquisse, sans justification, une tentative de compréhension. Mais « cet aveuglement colonial dont parle mon père est difficile à comprendre pour ma génération », recadre sa fille. Car entre ces générations demeure un fossé creusé par le temps. Cette Histoire de France, pour les enfants de « la génération Y », est celle des livres d’histoire et des récits. Pas de la relation directe ni du vécu.

L’empathie juste, sans relativisme ; la compréhension sans l’excuse semble d’abord impossible sans la relation. Et quand les témoins de l’histoire sont morts, quand les enfants « savent » sans avoir vécu, seule reste la littérature pour comprendre. C’est peut-être le meilleur moyen qu’aient trouvé Pauline Delassus et Laurent Joffrin pour répondre à ces dizaines de « pourquoi ? » que seules l’enquête journalistique et la littérature pouvaient tenter d’esquisser avec justesse.

« Les enfants savent », de Pauline Delassus et Laurent Joffrin, (Grasset, 304 p., 22 €, en librairies depuis le 8 avril).

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