La vérité à l'épreuve de l'individualisme contemporain
Dans The Apprentice, biopic sur les débuts de Donald Trump, une scène résume notre époque. Le jeune magnat de l'immobilier lance dans son bureau clinquant : « Qu'est-ce que la vérité ? » Puis, sans ciller : « Ce que je dis est la vérité. Ce que tu dis est la vérité. Ce qu'il dit est la vérité. » À l'opposé de ce faste new-yorkais, dans un salon paisible du 16ᵉ arrondissement de Paris, le philosophe Roger-Pol Droit et la journaliste Monique Atlan proposent une réponse radicalement différente.
Refus de la post-vérité et défense du discernement
Le couple publie La Grande Pagaille. Le vrai, le faux et notre indifférence aux Éditions de l'Observatoire, une passionnante histoire philosophique qui retrace les sources du triomphe de « ma vérité » sur « la vérité ». Ils refusent les explications simplistes : il serait trop commode d'accuser uniquement les réseaux sociaux ou Donald Trump. La « grande pagaille » actuelle possède des racines plus profondes.
Le Point : Vous refusez de parler de post-vérité, pourquoi ?
Monique Atlan et Roger-Pol Droit : Par définition, « post » désigne ce qui vient après. Le danger de cette expression est de faire croire qu'une page est tournée et que la vérité est une affaire finie. Contre cette vision floue et défaitiste, nous pensons qu'il faut envisager le discernement entre vrai et faux avant tout comme une affaire morale et ne pas laisser tomber l'exigence de vérité, ni le monde commun, ni le rapport aux autres.
Une crise aux racines philosophiques profondes
Les auteurs identifient trois « maîtres du soupçon » qui ont ébranlé la notion classique de vérité : Marx, Freud et Nietzsche. « Chez Marx, le contrat de travail semble transparent, mais l'extorsion du profit se trouve dissimulée à l'intérieur. Freud révèle que ce que je pense, qui me paraît vrai, est truffé de désirs inconscients. Nietzsche, le plus destructeur, proclame que 'les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont'. »
Cette déconstruction philosophique a préparé le terrain pour la crise actuelle, où « ma » vérité remplace « la » vérité. « Dans une époque hyperindividualiste, 'ce que je pense' se substitue à tout accord objectif », analysent-ils.
Le wokisme comme accélérateur de la pagaille
Les « maîtres du soupçon » ont exercé une influence énorme sur la « French Theory » (Foucault, Deleuze, Derrida...), mouvement qui a donné naissance au wokisme. « Oui, il porte une grande responsabilité, notamment pour avoir développé une fétichisation des discours, supposés faire exister la réalité : il suffirait de se déclarer femme pour être femme... »
« Cette destruction de la vérité dans le wokisme passe aussi par le fait d'affirmer qu'on ne peut tenir un discours que s'il est ancré dans une expérience personnelle. Cet ancrage délirant dans l'expérience singulière supprime toute possibilité d'un universel. Si chacun ne peut parler que de ce qu'il éprouve, il ne peut plus y avoir de traductibilité ni d'échanges objectifs possibles. Ni de réalité commune. Ni de vérité. »
La tentation de se « délester » du réel
Les auteurs identifient une autre tendance inquiétante : « Le virtuel, le transhumanisme, les réseaux sociaux permettent à chacun de ne plus se soucier du corps, du temps, et surtout de la mort. Dans le monde des écrans, le corps disparaît, les autres aussi, la responsabilité également. »
« Le risque est grand d'un déni de la réalité de notre identité humaine, mortelle, finie, limitée. Le fantasme de se délester de tout cela, jusqu'à se délester de soi-même et de sa responsabilité, tend vers une fluidité permanente : n'être nulle part, pouvoir changer constamment d'identité, de discours, d'imaginaire. »
Comment vivre en philosophe dans cette pagaille ?
Face à cette situation, Atlan et Droit proposent des pistes : « Il va falloir s'habituer à vivre sur ce fond de 'grande pagaille', mais pour ne pas y faire naufrage, il est nécessaire de sauvegarder une ossature, des points de repère, une orientation. »
« L'aspiration au vrai est plus importante que sa possession. L'essentiel est de raviver ce désir. Car la plus grande menace réside actuellement dans une forme d'indifférence à la vérité. Mais réapprendre à chercher le vrai suppose aussi d'accepter l'incertitude et l'inachèvement, sans renoncer pour autant à questionner, à vérifier sans cesse. »
Ils concluent : « Finalement, le désir de vérité est avant tout le refus de renoncer à un questionnement orienté vers la vie. C'est en ce sens que nous parlons, dans notre livre, de la vérité comme affaire morale. »
La Grande Pagaille. Le vrai, le faux et notre indifférence, de Monique Atlan et de Roger-Pol Droit (Éditions de l'Observatoire, 224 pages, 22 euros).



