Jean-Marc Rochette : la sagesse de la montagne et la spiritualité de la nature
Jean-Marc Rochette : sagesse montagnarde et spiritualité

Jean-Marc Rochette : la sagesse de la montagne et la spiritualité de la nature

L'adaptation de sa bande dessinée Le Transperceneige (sur un scénario de Jacques Lob) par le réalisateur coréen Bong Joon-ho a propulsé Jean-Marc Rochette au rang de star. Depuis, il enchaîne les succès – Ailefroide, altitude 3954, Le Loup, La Dernière Reine… Celui qui s'est consacré à la BD après un grave accident, qui l'a empêché de devenir guide de haute montagne, explore désormais la peinture, la sculpture et la littérature depuis son refuge alpin, le massif des Écrins, sa source d'inspiration fondamentale.

Un nouveau roman ancré dans les Écrins

C'est dans ce cadre qu'il situe son nouveau livre, Le Festin de pierres, roman soigneusement confectionné par la petite maison d'édition fondée par son épouse, les éditions Les Étages, du nom du hameau où vit le couple. De passage à Paris, Jean-Marc Rochette a accepté de discuter de spiritualité, dans le brouhaha d'une brasserie de Saint-Germain-des-Prés. Au fil de la conversation, son visage rugueux s'est illuminé, révélant une pensée profonde nourrie par la montagne.

La sagesse venue du potager de montagne

Le Point : Vous considérez-vous comme plus sage que vos contemporains ?

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Jean-Marc Rochette : C'est un peu prétentieux, mais je dirais plutôt oui. D'abord, parce que je commence à avoir un âge – 70 ans – où je suis statistiquement plus sage que la moyenne. Mais surtout, ce qui m'a rendu sage, c'est de cultiver un jardin de montagne. Un potager, en fait. C'est une activité qui conduit au calme, à la relativisation : on apprend à laisser aux choses le temps de pousser.

Qu'est-ce que vous cultivez dans ce potager ?

Je plante de quoi vivre : des pommes de terre, des poireaux, des choux… Tout ce qui peut tenir à 1 600 mètres d'altitude. J'ai une serre pour quelques tomates, mais globalement, l'été, on mange ce que le potager produit.

Cultiver ce potager rend-il plus sage ?

Parce qu'un potager ne va pas plus vite que la musique. Vous pouvez être très excité, si vous plantez des pommes de terre, elles ne pousseront pas plus vite. Cela ralentit le temps. Et puis cela cultive aussi cette forme d'admiration devant la nature. On a l'impression de vivre le « miracle de Déméter » [la déesse de l'agriculture et des moissons dans la mythologie grecque, NDLR] : à partir d'une graine, on se retrouve avec des légumes sans y être pour grand-chose, à part les avoir arrosés.

La montagne, source de spiritualité

Vivre ainsi au milieu de la nature, cela vous a-t-il donné une forme de spiritualité ?

La montagne amène naturellement à la spiritualité. Quand on est seul à 4 000 mètres, il se passe quelque chose. Pour aller droit au but, j'ai l'impression que l'esprit est plus fort que la matière. C'est un peu comme l'histoire de la poule et de l'œuf : on nous rebat les oreilles avec la matière, mais c'est l'esprit qui mène la danse. La nature est l'émanation de l'esprit. C'est, pour moi, une forme de foi du charbonnier.

Comment le ressentez-vous concrètement ?

Quand je marche seul en montagne, je n'ai vraiment pas l'impression d'être le seul à penser. J'ai le sentiment que derrière tout cela, il y a une immanence, une beauté qui me dépasse. C'est là que je dis que je ne suis pas matérialiste. Le matérialiste pur analyserait les structures rocheuses et la dispersion des nuages, point final. Moi j'y vois quelque chose de proche de la pensée de Spinoza ou de Bachelard. C'est un sentiment très fort devant la nature.

Vous pensez qu'il existe un ordre naturel ?

Clairement. Et je mets les pieds dans le plat : la première chose que dit Spinoza dans L'Éthique, c'est « Dieu, c'est-à-dire la nature ». Il ne sépare pas les deux. Je pense effectivement que la nature est l'émanation de l'esprit. C'est, pour moi, une forme de foi du charbonnier.

Une spiritualité spinoziste et personnelle

Avez-vous reçu une éducation religieuse ?

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Oui, je suis de tradition catholique. J'ai été au catéchisme à Grenoble, j'ai fait ma première communion, même si j'étais scolarisé dans le circuit laïque. Je ne me sens pas toujours catholique aujourd'hui, mais ces problèmes m'ont toujours intéressé. Je n'ai jamais fait de rejet brutal. Jeune, j'avais des copains marxistes ou anarchistes très durs, mais je trouvais que le matérialisme pur simplifiait trop le débat. Pour moi, c'était profondément erroné.

Comment pratiquez-vous cette spiritualité aujourd'hui ?

Je ne vais pas à l'église, je suis spinoziste. Mes églises, ce sont les forêts. Ce que je retiens de l'Église catholique, c'est une immense admiration pour la personne du Christ. Son message – « aimez-vous les uns les autres », le refus de la violence, le pardon – et cet héroïsme d'aller jusqu'au bout, sur la croix… Je ne dis pas forcément qu'il est le fils de Dieu, mais je trouve le personnage admirable.

De votre position en montagne, percevez-vous une présence divine ?

Jung, à qui l'on demandait s'il croyait en Dieu, répondait : « Je ne crois pas en Dieu, je le sais. » Le matérialisme me paraît trop simple. La beauté du monde est trop incroyable et cette émanation de la grâce en toute chose est trop forte pour n'être que le produit « du hasard et de la nécessité », comme disait Jacques Monod. Je n'y arrive pas. C'est comme si vous balanciez une poignée de riz en l'air et qu'en retombant, elle dessinait un paon. Ça ne marche pas pour moi. Et puis, il y a la question de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » C'est d'ailleurs une question fausse, car le « rien » n'existe pas.

La marche comme rituel méditatif

Et en montagne, comment vivez-vous cette dimension ?

Quand j'atteins une certaine altitude, je sens une grandeur, je sens l'esprit. Je crois aussi que la spiritualité a partie liée avec le temps. Si on croit dur comme fer au temps organique, la foi chancelle. Mais je sens bien qu'il existe un temps différent, une sorte d'éternel présent. Notre esprit humain est « bridé », comme on bridait les mobylettes quand on était jeune. On sent un potentiel, mais on est limité par notre organisme, par nos synapses. Novalis voyait d'ailleurs la mort comme un « débridage » de l'esprit.

Vous pensez que nous vivons dans des sociétés bridées ?

Oh oui ! Le matérialisme et le consumérisme actuels sont de véritables cancers de l'esprit. Le « surplace » n'existe pas : soit on monte, soit on descend. Le gros problème, c'est que l'humain semble être mort à l'émerveillement. On trouve naturel de vivre, alors qu'être est un gouffre ontologique. « Pourquoi je suis là ? Pourquoi la Terre est ronde ? » Dès qu'on se pose ces questions, on touche à quelque chose de plus haut.

Vers une religion de la nature ?

Une « religion de la nature » est-elle en train de remplacer les religions institutionnalisées ?

C'est là que nous allons. Il restera des modèles, comme le Christ. Il vaut mieux aimer son prochain que le tuer à coups de pierres, c'est indéniable. Mais je pense que les religions telles qu'on les connaît disparaîtront au profit d'un rapport beaucoup plus direct entre l'homme et la nature. Un retour au paganisme, où tout est sacré. Quand vous voyez le regard d'un renard, vous voyez bien qu'il y a de l'esprit derrière. Ce n'est pas juste une assiette !

Vous vivez entre la ville et la montagne désormais ?

J'ai vécu longtemps à Berlin et Paris, mais depuis quatre ou cinq ans, avec ma femme, on passe les hivers en montagne. On vit à Grenoble parce que Christine a sa maison d'édition et il est difficile d'arrêter son entreprise pendant quatre mois. Mais dès que la route est libérée des avalanches, on remonte dans un coin qui est parfois totalement coupé du monde. On vit seuls là-haut, hors du monde, dans un désert. Le silence impose un rythme qui amène à une spiritualité naturelle. Parfois, de Grenoble, je vais me promener du côté de la Grande Chartreuse, ce monastère qui a 1 000 ans. On ressent qu'il y a des gens qui prient là depuis dix siècles.

L'écoute de la nature et des autres

En vivant en montagne, vous avez appris l'écoute des autres ?

L'attention à l'autre a été plus difficile pour moi. La relation à la nature est facile, la relation à l'humain est plus obscure, car l'humain est un miroir de nous-mêmes, et pas forcément celui qu'on a envie de voir.

Y a-t-il des figures spirituelles qui vous ont marqué ?

Je dirais René Char, sans hésiter. Novalis aussi. En philosophie, Pythagore m'étonne : penser que tout est chiffre, le 0 et le 1, c'est admirable. Et puis saint François d'Assise : son prêche aux oiseaux me parle.

Cela vous arrive de leur parler, aux oiseaux ?

Non, pas du tout ! Mais je les écoute et je trouve qu'on est pareils. Il y a une grâce. René Char disait des gens de son pays qu'ils étaient « forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux ». Il faut être comme ça. Les poètes touchent au cœur par la métaphore, contrairement aux philosophes qui sont trop dans la logique. Or, la spiritualité ne s'adresse pas à la logique.

La foi raffermie avec l'âge

Pour conclure, diriez-vous que vous avez la foi ?

Je vous l'ai dit, je suis spinoziste. Je crois que l'esprit n'est pas né de nulle part. Il y a quelque chose de transcendant au-dessus de nous dont nous n'avons pas la moindre idée. C'est le Pseudo-Denys l'Aréopagite qui disait que la seule chose que l'on puisse dire de Dieu, c'est qu'on ne sait rien. C'est la « théologie négative ». Je suis comme ça : une huître devant le soleil.

Cette foi s'est-elle raffermie avec l'âge ?

Oui. Avant, « ça branlait dans le manche ». Maintenant, j'ai une acceptation claire. Je n'ai plus peur de la mort. Je déteste la « pleurniche ». Céline, qui chiale tout le temps, il m'énerve. C'est infantile. J'essaie d'appliquer le « oui sacré » à la vie de Nietzsche.

Mais certains ont des vies plus rudes que d'autres…

C'est le destin. Quand la vie s'acharne, c'est terrible. L'approche religieuse de Spinoza est très rude : on ne pleure pas devant l'aigle qui mange l'agneau, c'est l'ordre des choses. Si un homme finit au bord du trottoir, c'est ainsi. Les chrétiens ont la charité pour l'aider, et c'est très bien. Mais personnellement, je suis plus rude que cela. J'accepte la vie telle qu'elle est.