L'Institut du Monde Arabe en pleine crise identitaire
L'ancienne conseillère d'Emmanuel Macron pour l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient, Anne-Claire Legendre, vient d'être nommée à la direction d'une institution en pleine tourmente. Cette nomination résout certes le problème d'un poste laissé vacant, mais elle ne répond en rien à la question fondamentale qui se pose aujourd'hui : quelle doit être la véritable vocation de l'Institut du Monde Arabe ?
Un contexte troublant et symbolique
Fait révélateur, à la même période de mi-février, la Grande Mosquée de Paris a lancé un « guide des musulmans de France » destiné à démontrer la compatibilité entre les principes de l'islam et ceux de la République. Alors que la Mosquée met en scène cette compatibilité soigneusement stylisée, l'Institut du Monde Arabe traverse quant à lui sa plus grave crise de leadership et de raison d'être depuis sa création.
Pendant de longues journées, la question « que faire de l'IMA ? » s'est superposée, sans véritable traitement, à celle de savoir « qui allait y être nommé ? ». Le « qui » a désormais trouvé son épilogue avec la nomination d'Anne-Claire Legendre, mais le « qu'en faire ? » demeure entièrement ouvert et suscite des débats passionnés.
L'IMA et la politique arabe historique de la France
Par l'histoire comme par le jeu subtil des symboles, le lien entre l'IMA et la Mosquée de Paris est discret mais bien réel. Dès les années 1970, Valéry Giscard d'Estaing imagine, selon la mémoire politique, un institut laïque et moderniste destiné à servir de contrepoids culturel à la Mosquée de Paris, ce bastion algérien profondément ancré dans l'histoire décoloniale et les migrations maghrébines.
Vitrine française d'un « monde arabe » d'avant l'essor de l'islamisme politique, l'IMA se voulait alors l'héritier de la tradition gaullienne de la « politique arabe de la France ». Son statut recherchait un équilibre délicat entre les alliances occidentales et une neutralité de façade face aux régimes arabes donateurs. Cette vision fondatrice est aujourd'hui vivement contestée, particulièrement à travers la figure de Jack Lang, qui incarne à la fois l'époque des soixante-huitards et l'institution qu'il a dirigée pendant treize années.
Une certaine culture du « monde arabe » en débat
C'est donc une certaine représentation française du « monde arabe » qui se retrouve aujourd'hui sur la sellette : entre diplomatie traditionnelle, exotisme culturel, circulation des œuvres d'art et dialogue proclamé entre religions et civilisations. Le « monde arabe » tel que le conçoit l'IMA semble n'exister qu'à travers la mémoire, les œuvres artistiques et... le prisme français lui-même.
Sous la direction de Jack Lang, l'IMA a connu des heures de gloire avec des expositions marquantes comme « Pharaon », « Le Maroc de Matisse », « L'Âge d'or des sciences arabes », « Divas » ou « Ce que la Palestine apporte au monde ». En creux, ce catalogue prestigieux masquait une tension fondamentale : on magnifiait ce « monde arabe » à la française tout en le regardant depuis l'extérieur, entre héritage réel et projection fabuleuse, loin des crises politiques contemporaines.
Le « monde arabe » existe-t-il encore comme entité culturelle ?
Cette interrogation fondamentale se pose avec acuité : dans aucune capitale arabe, on ne trouve d'« Institut du monde occidental ». On y trouve plutôt l'Institut français, le Goethe-Institut ou l'Institut Cervantès. Le « monde arabe » tel que le conçoit l'IMA semble n'exister qu'à travers la mémoire, les œuvres et... le regard français. Cette situation se déroule sur un fonds de financement désormais presque exclusivement assuré par l'État français, les pays arabes ayant cessé de verser les contributions initialement prévues.
L'édifice institutionnel procède à la fois de la vieille « politique arabe » française, des enthousiasmes orientalistes du XIXe siècle, des identités sublimées issues des immigrations dites « arabes » en France et d'un panarabisme presque... onirique. On évite soigneusement de constater que, dans cet espace « arabe » réel, chaque pays parle en réalité sa propre langue et développe sa culture spécifique, alors qu'en Occident, on continue à tout ranger sous les étiquettes « all inclusive » de monde arabe.
Que faire de l'IMA aujourd'hui ?
Cette vocation à la fois superbe et profondément ambiguë de l'institut se trouve aujourd'hui radicalement interrogée avec le départ de Jack Lang et le procès, pour l'instant essentiellement médiatique, de ses finances et réseaux, qui tend à occulter ses indéniables réussites culturelles.
Deux visions radicalement opposées
À l'extrême gauche identitaire, Rima Hassan a rapidement formulé une ambition claire : transformer l'IMA, non plus en vitrine du monde arabe, mais en lieu de pouvoir et d'affirmation identitaire pour les « Arabes » de France, en affinité avec les narratifs militants autour de la crise palestinienne. L'IMA y est rêvé comme un espace d'affirmation communautaire plus que comme simple lieu de partage culturel avec la France.
En face, des voix plus institutionnelles plaident pour une réorientation en douceur. L'essayiste Hakim El Karoui propose ainsi un « Institut du monde franco-arabe », où les Franco-arabes deviendraient centraux, non comme communauté fermée, mais comme incarnation d'une culture hybride, déjà profondément française. Il imagine un « cœur battant » de la culture franco-arabe, incubateur d'artistes et d'intellectuels, lieu de « réflexion » sur la laïcité et les identités plurielles.
Une bataille symbolique accélérée
Entre ce projet intégrateur aux calculs politiques précis et le rêve d'un bastion communautaire strict, la lutte pour la vocation future de l'IMA a rapidement révélé les manœuvres complexes autour de la succession de Jack Lang. Ces manœuvres visent manifestement à accaparer une « arabité » que l'on veut désormais moins culturelle que profondément politique.
Dans cette bataille symbolique accélérée, on a pu lire, pendant deux semaines intenses, les différentes candidatures comme autant de signaux idéologiques. Sur les réseaux sociaux, on a milité pour l'éviction d'Audrey Azoulay, contestée dans son « arabité » comme dans sa marocanité ; on a proclamé le barrage à Jean-Yves Le Drian, renvoyé au cliché d'apparatchik de l'immobilisme ; on a plaidé pour une candidature « ethnique » entérinant la communautarisation de l'IMA et sa dérive « wokiste » présumée.
Redéfinir un lieu pensé comme exploration
Maintenant qu'Anne-Claire Legendre est officiellement nommée, la question fondamentale demeure entière : faut-il prolonger la vocation historique de dialogue avec un « monde arabe » même rêvé ? Transformer l'IMA en un incubateur de communautarismes risqués rebaptisés « diversité » ? En faire l'instrument d'une politique française – à la fois intérieure et extérieure ? Ou le laisser devenir un théâtre de « lutte des races » ?
Le monde arabe de l'IMA doit-il parler d'abord des Maghrébins vivant en France, des « Arabes » comme catégorie quasi onirique, ou répondre à l'intérêt stratégique de la France pour ce « monde arabe » ? Devrait-on placer au cœur de nos analyses l'expérience concrète – et les clientélisations électorales dangereuses – des Franco-arabes, ou continuer à exposer un ailleurs patrimonialisé, comme si le monde arabe existait encore comme un tout culturel homogène ?
Entre musée exotique et bastion des identités se joue la redéfinition profonde d'un lieu pensé, à l'origine, comme exploration culturelle, et non comme exclusion communautaire. En deux semaines de crise intense, on aura aussi compris que la question de la vocation de l'IMA ne concerne plus seulement cette institution spécifique : elle est celle d'une époque tout entière.
Une question qui dépasse largement l'institution
Se demander « que faire de l'Institut du monde arabe ? », cela revient en réalité à demander comment aborder l'idée même de monde arabe dans la France contemporaine. Que veut faire la France de cette part d'elle-même qui se réclame de « l'arabité » sans vivre dans les géographies des pays arabes ? Souhaitons-nous des « Arabes de France » figés dans une arabité instrumentalisée, un réservoir électoral ou levier de réclusion, ou des citoyens connus, reconnus et reconnaissants pour un modèle républicain qui les libère ?
La bataille s'ouvre donc désormais pour que l'institut demeure un lieu de circulation culturelle et de complexité assumée. En substance, il devra rester fidèle à sa vocation initiale d'exploration culturelle, mais suffisamment transformé pour ne pas devenir un miroir déformant de « l'ailleurs » ou un miroir sans tain des opportunismes politiques d'ici. Le défi qui attend Anne-Claire Legendre est donc considérable, puisqu'il s'agit ni plus ni moins de redéfinir la place et le rôle d'une institution emblématique dans le paysage culturel et politique français.



