Ariane Chemin rend hommage à deux écrivains ukrainiens tués par la guerre
Hommage d'Ariane Chemin aux écrivains ukrainiens martyrs

Ne dit-on pas que c'est à la fin du bal que l'on paie les musiciens ? Ce sera aussi à la fin de cette guerre atroce, menée depuis février 2022 par les forces d'occupation russes sur le territoire ukrainien, qu'il sera peut-être possible d'estimer le nombre de victimes tombées durant ce conflit. Combien de vies bouleversées, de familles brisées, d'amants à jamais séparés, d'enfants orphelins. Combien… Les organisations internationales estiment aujourd'hui que près d'un million de personnes, civiles et militaires, auraient disparu lors des combats ou sous les bombardements. À ce point du désastre, les chiffres ne veulent plus dire grand-chose et un million de morts (parfois sans sépulture), c'est d'abord un million de visages perdus, un million de noms propres.

Splendide et funèbre livre

Comme pour faire œuvre de mémoire il faut bien commencer quelque part, dans son dernier et splendide et funèbre livre, « La Guerre, ce sont les noms propres », la journaliste et écrivaine Ariane Chemin a choisi d'en retenir deux. Entrez ici, avec votre cortège de spectres errants, Volodymyr Vakulenko et Victoria Amelina.

Ses figures de résistants le sont par et pour la littérature qui est l'arme des innocents face aux fusils et aux bourreaux. Le premier était un écrivain, auteur pour l'essentiel de contes pour enfants, un original, un « saint innocent », qui vivait dans un bourg de l'est du pays, Kapytolivka, au cœur de la zone de guerre durant les premiers mois de l'invasion russe, avec pour presque unique compagnie son fils adolescent et autiste. Quelques semaines après le déclenchement des opérations et alors que Vakulenko était presque plus connu (de ses voisins au moins…) pour son attachement à son pays natal que pour son œuvre, il disparaît. Son cadavre sera retrouvé au mois d'octobre de la même année.

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Enterré sous un cerisier

Parmi celles qui veilleront son corps, il y a une jeune femme blonde et belle, c'est Victoria Amelina. Romancière, elle considère que la guerre empêche toute fiction et se consacre désormais à la poésie et surtout à documenter les crimes de guerre russes au sein d'une organisation ukrainienne de défense des droits de l'homme. C'est elle qui a exhumé le journal d'occupation de Vakulenko que celui-ci, conscient sans doute de son funeste destin à venir, avait enterré sous un cerisier non loin de chez lui. C'est grâce à elle que celui-ci sera publié. Mais mort, où est ta victoire ? Le 27 juin 2023, à Kramatorsk, le restaurant où elle a trouvé refuge avec des correspondants colombiens (dont le grand écrivain Héctor Abad Faciolince) est touché par le tir d'un missile russe. Elle décède des suites de ses blessures quelques jours plus tard.

Ariane Chemin a beau être l'une des plus fines plumes de la presse française et l'une des figures essentielles de ce qu'il est convenu d'appeler le « journalisme littéraire », elle n'avait jamais exercé ses talents sur quelque ligne de front que ce soit. Et pourtant, récit d'une sorte de sidération tragique, « La guerre, ce sont les noms propres » est peut-être son plus beau livre. Ses figures de résistants le sont aussi et peut-être d'abord, par et pour la littérature qui est l'arme des innocents face aux fusils et aux bourreaux. Sans emphase, mais avec une profonde empathie, Ariane Chemin nous le rappelle à bon droit.

« La Guerre, ce sont les noms propres » d'Ariane Chemin, éd. du Sous-sol, 206 p., 20,50 €, ebook 13,99 €.

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