Dmitry Glukhovsky imagine une Russie démantelée dans son nouveau roman dystopique
Il est considéré comme l'un des plus grands écrivains russes contemporains et un maître incontesté de la dystopie mondiale. Dmitry Glukhovsky, célèbre pour sa trilogie culte Métro, vient de publier le premier tome de son nouveau roman, L'Avant-poste, aux éditions Robert Laffont. Cette œuvre magistrale plonge le lecteur dans une Russie du futur radicalement transformée, où le pays s'est rétracté pour ne plus former qu'une "Moscovie" limitée à ses frontières européennes.
Une fable métaphorique sur la Russie actuelle
Dans cet univers fictionnel, une poignée de survivants subsistent au bord d'une Volga empoisonnée, observant avec méfiance un pont que plus personne n'ose franchir. Glukhovsky signe ici une fable profondément métaphorique sur la Russie contemporaine, menacée selon lui par une amnésie historique dangereuse et une parole politique devenue toxique. L'auteur, lauréat du prix de la Liberté de L'Express, vit aujourd'hui en exil après avoir été condamné par contumace à huit ans de prison pour son opposition ferme à la guerre en Ukraine.
Le démantèlement de la Russie : un scénario plausible
Dans un entretien exclusif, Glukhovsky explique pourquoi la fragmentation de la Russie représente selon lui un "futur probable" plutôt qu'un simple scénario de science-fiction. "Avant le début de la guerre avec l'Ukraine, cette désintégration de la Russie était l'une des grandes préoccupations du gouvernement de Vladimir Poutine", révèle l'écrivain. Il évoque la crainte persistante que la Sibérie ne rompe ses liens avec Moscou, transformant la Fédération de Russie en un ensemble de royaumes indépendants.
Glukhovsky décrit une Moscovie réduite à ses frontières du XVIe siècle, avant les conquêtes impériales d'Ivan le Terrible. "C'est un retour à la Russie d'il y a cinq siècles, avant qu'Ivan le Terrible ne s'empare du Tatarstan ou de Kazan", précise-t-il, soulignant que la Russie a mené des conquêtes coloniales terrestres plutôt que maritimes comme les puissances européennes.
L'amnésie historique comme arme politique
L'un des thèmes centraux du roman est l'amnésie collective qui frappe la société russe. "J'ai dû attendre d'avoir 14 ans pour qu'on m'apprenne à l'école ce qu'était le pacte Molotov-Ribbentrop", confie Glukhovsky, dénonçant une réécriture systématique de l'histoire. Selon lui, cette volonté de présenter la Russie uniquement comme victime plutôt qu'agresseur a directement contribué à justifier la guerre actuelle en Ukraine.
L'écrivain développe une métaphore puissante : un virus qui se transmet par la parole, symbolisant la propagation des discours haineux dans l'espace public. "En Russie, Vladimir Poutine a dû justifier l'occupation de la Crimée, puis une guerre au cœur de l'Europe de l'Est. Il a donc réhabilité la haine", analyse-t-il, établissant des parallèles avec la montée des populismes en Europe et aux États-Unis.
Relations schizophrènes avec la Chine
Le roman explore également les relations complexes entre la Russie et la Chine, que Glukhovsky qualifie de "schizophrènes". D'un côté, les services de sécurité russes considèrent Pékin comme la principale menace pour l'intégrité territoriale, particulièrement concernant la Sibérie orientale. De l'autre, les élites russes, contraintes par les sanctions occidentales, se tournent de plus en plus vers la Chine pour leurs investissements et leurs déplacements.
"Il y a donc une vraie schizophrénie dans l'élite russe, avec d'une part une crainte d'être envahi par les Chinois, et de l'autre une admiration dopée par la déception d'avoir été punis par les Européens", résume l'auteur.
L'impact des sanctions économiques
Glukhovsky reconnaît que les sanctions internationales commencent à produire leurs effets sur l'économie russe, mais tempère les espoirs d'un renversement rapide du régime. "Les Russes n'ont pas faim, et la chute de l'économie russe ne sera donc pas suffisante pour renverser le régime", estime-t-il, rappelant la capacité d'adaptation historique de la population russe.
Cependant, l'écrivain souligne que les sanctions affaiblissent progressivement la machine militaire russe. "Le régime n'a pas confiance dans son peuple. Il préfère embaucher des mercenaires, les envoyer mourir pour un contrat signé, plutôt que de compter sur ces citoyens qui se battent pour des raisons idéologiques", analyse-t-il, pointant du doigt les limites du pouvoir poutinien.
La littérature comme dernier refuge de liberté
Malgré son exil et sa condamnation, Glukhovsky continue d'être lu en Russie. "Mes romans y sont toujours disponibles, car ils ne traitent pas directement de l'actualité. Tant que cela reste métaphorique, ça passe", explique-t-il. Sa célèbre trilogie Métro se maintient d'ailleurs dans le Top 10 de son éditeur russe.
L'auteur a pris ses précautions en rendant ses œuvres accessibles gratuitement sur Internet en russe. "Si le régime décide de les retirer des librairies, ils seront toujours accessibles", assure-t-il, soulignant que la littérature demeure l'un des derniers vestiges d'indépendance dans un pays où la censure se renforce progressivement.
L'Avant-Poste se présente ainsi comme bien plus qu'un simple roman de science-fiction. C'est une réflexion profonde sur les dérives politiques, les manipulations historiques et les fractures sociales qui traversent la Russie contemporaine. Une œuvre qui, selon son auteur, décrit moins un futur lointain qu'un présent déjà bien engagé dans des dynamiques inquiétantes.



