François Sureau : une voix singulière dans le paysage intellectuel français
Avocat renommé, écrivain prolifique et membre de l'Académie française, François Sureau occupe depuis des décennies une position unique dans la vie intellectuelle française. Défenseur intransigeant des libertés publiques, il n'a cessé d'explorer, à travers ses écrits et ses engagements, ces territoires instables où se rencontrent le droit, la guerre, la foi et la conscience individuelle. Des espaces où, même lorsque l'ordre vacille, l'exigence de vérité persiste obstinément contre vents et marées.
Les Aventures de Thomas More : une plongée dans l'histoire troublée
Avec la série des Aventures de Thomas More, inaugurée par Les Enfants perdus et poursuivie avec Loin de Salonique, Sureau s'est aventuré dans le roman policier historique pour mieux interroger les inquiétudes morales qui le hantent. Dans ce dernier opus, nous nous trouvons à Salonique en 1913, dans cette poudrière balkanique où s'entrecroisent empires déclinants, nations naissantes, révolutionnaires et espions. Lorsqu'un professeur de droit parisien est retrouvé mort, Thomas More se voit confier l'enquête.
Autour de ce détective atypique gravitent policiers, juges, agents secrets et conspirateurs, tandis qu'un monde ancien approche de son crépuscule, à la veille des convulsions qui mèneront à la Première Guerre mondiale. Mais chez Sureau, l'intrigue policière n'est jamais l'essentiel. Avec son détective éthéré, qui refuse d'usurper la place de Dieu et se contente de chercher la vérité des faits, l'écrivain poursuit une obsession plus fondamentale : celle du mal, de la justice et des limites du pouvoir humain.
Le mal : une énigme sans explication
Interrogé sur sa conception du mal, François Sureau révèle une pensée complexe : « Au fond, c'est moins un auteur qu'un courant de pensée. Au départ, il y a cette phrase qui est je crois de saint Augustin, selon laquelle essayer de comprendre le mal revient à contempler l'obscurité ou à écouter le silence. » Pour la théologie classique, le mal n'est qu'une privation du bien, une absence. Mais l'expérience personnelle de Sureau contredit cette vision théorique.
« En Yougoslavie par exemple, il y a une trentaine d'années maintenant, j'ai vu des spectacles qui m'ont donné l'impression que le mal existait en soi, avec une densité, une autonomie, un élément de certitude, je dirais presque une personnalité. » Cette confrontation avec la réalité du mal lui a fait comprendre comment on pouvait croire au diable, « qui après tout n'est peut-être que le nom que les hommes ont, au cours du temps, donné à ces phénomènes d'incarnation ».
La littérature : ni salut ni viatique
Pour Sureau, la littérature ne possède aucune vertu salvatrice ou civilisatrice. « Comme toute activité magique, elle charrie à parts égales le bien et le mal. On ne peut la prendre ni comme répulsif, ni comme viatique, ni comme cordial. » La littérature serait plutôt « une protestation, tantôt amusée, tantôt tragique, contre notre 'mise au monde', cet accouchement qui se produit chaque matin ».
Cette vision explique son éclectisme littéraire affirmé : « J'aurai été réactionnaire avec Maistre, révolutionnaire avec Nizan, léger avec Ligne, pieux avec Guillerand, blasphémateur avec Voltaire, et ainsi, je n'aurai rien à regretter quand le moment sera venu. »
Livres compagnons et influences durables
Parmi ses livres de chevet, Sureau cite Un temps pour se taire de Patrick Leigh Fermor, qu'il relit depuis des années. Cet ouvrage décrit la découverte du silence monastique à l'abbaye de Saint-Wandrille en Normandie vers 1950. « Le père abbé de ce monastère disait que ce livre d'un parfait agnostique avait amené à la vie religieuse plus de moines qu'aucun autre livre », note l'écrivain.
Son « livre-épreuve » reste Ulysse de James Joyce : « J'aime que ce livre me soit demeuré fermé alors qu'il avait tout pour me plaire ». Quant à l'œuvre qui illustre le mieux la loyauté tragique, c'est La Débâcle d'Émile Zola, « le plus grand livre d'Émile Zola » selon lui, qui montre « à merveille cette loyauté passive et douloureuse des soldats ».
Pouvoir, autorité et désobéissance
Sur la question du pouvoir, Sureau se montre particulièrement critique : « Il faut être fou pour se croire appelé à gouverner les hommes, et justifié de le faire. Que cette folie mène au crime, ce qu'on voit tous les jours, n'a rien de surprenant. » Seul Robinson Crusoé trouve grâce à ses yeux, « parce qu'il ne gouverne que lui-même, du moins jusqu'à l'irruption de Vendredi ».
Concernant la désobéissance comme forme supérieure de fidélité, il cite une phrase de Baudelaire qui ne le quitte pas : « On a oublié deux droits dans la Déclaration des droits de l'homme, le droit de se contredire et celui de s'en aller. »
Résister à la meute et livres de prison
Pour résister à la pression collective, Sureau ne croit pas aux vertus abstraites mais à la fidélité à un souvenir, le plus souvent formé dans l'enfance. Son livre talisman n'est donc pas un traité philosophique mais Le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier, « coupé parfois, comme l'eau le serait par un vin trop fort, par l'absorption rapide, sans réfléchir, d'Une saison en enfer » de Rimbaud.
Si il devait partir en prison avec seulement trois livres, ses choix révèlent ses priorités existentielles : « Un pour tenir : L'Ecclésiaste. Un pour comprendre : Robinson Crusoé. Un pour ne pas devenir fou : Papillon, d'Henri Charrière. »
Rituels et perspectives littéraires
Avant une plaidoirie, Sureau conserve des rituels culturels, malgré son constat désabusé : « quarante ans de pratique m'ont appris qu'en France, l'avocat ne servait à rien ». Devant le juge judiciaire, il imite mentalement Sacha Guitry jouant Louis XIV : « Soyez éblouissant, Monsieur de Saint Simon, mais soyez juste. » Devant le juge constitutionnel, c'est Anthony Hopkins dans Amistad qui lui sert de référence.
Quant au personnage de fiction qui le fascine tout en lui étant étranger, c'est le narrateur de À la recherche du temps perdu de Proust, « 'mon semblable, mon frère', et qui pourtant ne l'est en rien ». Dans quel univers littéraire aurait-il aimé vivre ? « Dans L'Espoir de Malraux ; et j'aurais rapidement déserté, aux commandes de mon avion imaginaire », conclut-il avec une pointe d'humour et de lucidité.



