Une immersion dans la serre préhistorique
Pour accéder à la serre préhistorique, on serpente dans les longues allées. En ce début de printemps, l'air frit sur la peau, les pores mouillés crépitent sous le soleil. La serre est une arche embuée dans laquelle on pénètre et dans laquelle on étouffe. La chaleur s'engouffre au fond de la gorge, la luette se rétracte, se plaque dans ma muqueuse pendant que j'observe les longues tiges des prêles, cannelées, avec des collerettes brunes, et les fougères, qui sont le premier paysage, les premiers êtres sur terre.
La reproduction des plantes et les tabous historiques
Les prêles et les fougères se reproduisent de la même façon, et le font bien avant l'homme, qui, en plus de former une progéniture, se constitue un savoir et prend soin de le transmettre, ce qui lui joue des tours. Pour avoir enseigné la sexualité des plantes dans une école de jeunes filles, Jean-Henri Fabre, le célèbre futur entomologiste, considéré comme subversif par les milieux cléricaux, a été congédié de son poste d'enseignant.
En se promenant à l'intérieur de la pinède, dans la fraîcheur de l'ombre, ma luette reprend sa verticalité au centre de ma gorge, elle danse pour s'éponger, rendre de l'eau à ma soif. L'air est saturé de spores. Il y a des frondes couronnées d'une crosse, sorte de tige enroulée sur elle-même, qui se sont installées dans les bosquets touffus et sous les feuilles des sporanges symétriques, ces ronds disposés selon une composition mathématique et qui, en s'effritant, vont se disperser dans l'air, sans le secours d'autrui – ni insecte ni oiseaux – ni dieu ni maître.
Le langage guerrier et l'envie humaine
Au langage guerrier utilisé par l'homme pour décrire les composantes de la fougère – « fronde », « crosse » –, j'imagine la part envieuse pour cet être si robuste, majestueux, qui survit à tout, et nous survivra, dont la reproduction n'a besoin d'aucune négociation avec un tiers, et dont le transport ne s'appuie que sur le vent et nos respirations conjointes.
La manipulation génétique et les fantasmes de dé-extinction
Étourdie par la beauté d'une fougère au motif de croisillons, j'entends l'origine de sa forme si singulière évoquée par une visite guidée : celle d'une plante biologiquement modifiée pour correspondre aux motifs en vogue dans l'art décoratif des années 1920. Cette histoire est à la croisée de tous les sujets qui me hantent : l'homme-démiurge s'attaquant aux racines du vivant par les manipulations génétiques, l'eugénisme. La nature comme motif de notre tapis.
Ce vertige me renvoie à la dé-extinction, ce projet de faire revivre les espèces disparues, comme la vache de mer, souvent du fait du braconnage. Sauf que cette histoire de fougère aux croisillons génétiquement modifiée dans les années 1920 n'existe pas. J'ai mal entendu et l'ai inventée, mon regard perdu dans le motif, traversée par mes textes, aussi sourde que dans mon premier roman, « Les méduses n'ont pas d'oreilles », aussi obsédée par l'appropriation du vivant et la répétition de l'histoire que dans « L'Extinction des vaches de mer ».
Les tentatives historiques et les uchronies
Mais dans les années 1930, les nazis ont bien tenté de ressusciter l'aurochs, alors, la création d'une fougère Art nouveau forme la matrice d'une bonne uchronie, hors du temps, dans un « non-temps », au milieu des angiospermes.
Le festival Effractions et la rencontre littéraire
Dans le cadre du festival Effractions consacré à la littérature contemporaine, qui se déroulera à Paris du 18 au 22 février, notamment à la Gaîté lyrique, Adèle Rosenfeld sera présente samedi 21 février, de 17h à 17h55, pour une rencontre intitulée « Notre lien au vivant », avec Stéphanie Arc et Louise Browaeys. Cette tribune, rédigée par l'auteure, offre une méditation profonde sur notre relation au monde naturel et aux enjeux éthiques de la science.



