L'affaire Pierre Rivière revisitée : Foucault et le parricide normand de 1835
Foucault et le parricide normand de 1835 revisités

L'affaire Pierre Rivière : un triple meurtre qui fascine encore

En 1972, le philosophe Michel Foucault exhume un document historique troublant : le mémoire écrit par Pierre Rivière, un paysan normand qui, en juin 1835, à l'âge de 20 ans, avait égorgé sa mère Victoire, sa sœur et son frère à coups de serpe. Cette découverte allait donner naissance à une réflexion profonde sur la justice, la psychiatrie et la parole criminelle.

L'approche révolutionnaire de Foucault

Avec son équipe du Collège de France, Foucault publie en 1973 Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Leur objectif est radical : présenter le récit brut du criminel sans aucun commentaire psychopathologique. Il s'agit de laisser parler le texte dans toute sa violence et sa complexité, sans le réduire à des catégories médicales ou judiciaires préétablies.

Foucault critique particulièrement les interrogations des juges et psychiatres lors du procès, qui cherchaient à déterminer si Rivière était un fou ou un assassin conscient. Cette distinction était cruciale : folie signifiait prison à vie, tandis que la pleine conscience des actes pouvait mener à la peine de mort. Le philosophe récuse la validité de l'expertise psychiatrique qu'il juge imposer un rapport de force défavorable à l'accusé.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Un texte qui subjugue et terrifie

Dans son introduction, Foucault exprime une « véritable vénération » teintée de terreur pour ce mémoire « emportant avec lui quatre morts ». Il confie : « Nous avons été subjugués par le parricide aux yeux roux ». Cette fascination pour le texte criminel brut, sans médiation experte, constitue l'essence de sa démarche.

Jeanne Favret-Saada : un nouveau regard anthropologique

L'anthropologue et psychanalyste Jeanne Favret-Saada, qui venait de terminer une enquête sur la sorcellerie dans le bocage normand, participe aux travaux de l'équipe de Foucault. Aujourd'hui, elle publie L'Impossible Famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835 (Gallimard, 358 pages), apportant un éclairage nouveau sur cette affaire vieille de près de deux siècles.

Son analyse approfondie revisite le contexte familial, social et culturel du crime, offrant une compréhension plus nuancée des dynamiques qui ont mené à ce drame. L'ouvrage s'inscrit dans la « Bibliothèque des sciences humaines » et est disponible au format papier (23€) et numérique (17€).

L'héritage cinématographique

L'affaire Rivière a également inspiré le cinéma. En 1976, René Allio réalise « Moi, Pierre Rivière... » avec Claude Hébert dans le rôle-titre. Le film, tiré directement du mémoire du parricide, transpose à l'écran la puissance brute du texte sans chercher à l'expliquer ou à le justifier, fidèle à l'esprit de la démarche foucaldienne.

Près de cinquante ans après la redécouverte du mémoire par Foucault, l'affaire Pierre Rivière continue de questionner notre rapport à la folie, au crime et à la justice. La nouvelle étude de Jeanne Favret-Saada témoigne de la persistance de cette fascination pour un texte criminel qui défie toujours les catégories établies.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale