Le nouveau succès littéraire d'Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut a toujours cultivé une passion profonde pour la conversation. C'est précisément cette forme qu'il a choisie pour son dernier ouvrage, Le cœur lourd, publié chez Gallimard, qui figure parmi les succès de librairie de ce début d'année. Pour dialoguer avec lui, Vincent Tremolet de Villers, le directeur délégué de la rédaction du Figaro, s'est positionné en cadet bienveillant et admiratif.
Un orphelin de la gauche
Se définissant comme un "orphelin inconsolable" de la gauche, le philosophe surnommé "Fink" a progressivement trouvé refuge sur la rive droite de l'échiquier politique. À travers ces entretiens captivants, on perçoit distinctement l'intranquillité du penseur, terrifié par la résurgence inquiétante de l'antisémitisme en Europe et profondément blessé par la politique menée par Benjamin Netanyahou en Israël.
Le cœur lourd exprime avec une intensité remarquable son rapport anxieux à une "France qui s'en va", une nation dont il observe les transformations avec une appréhension croissante. Cependant, l'auteur de L'identité malheureuse laisse également s'exprimer sa fantaisie littéraire. Les pages consacrées à l'amour durable et à la prière sont unanimement considérées comme les plus belles et les plus touchantes de l'ensemble de l'ouvrage.
Une vision critique de l'Europe
L'Express s'est souvenu que le philosophe avait animé durant neuf années une revue intellectuelle intitulée Le messager européen, ce qui a conduit à l'interroger sur sa vision actuelle de l'Europe. La question initiale fait référence à l'écrivain Antoine Blondin, qui déclarait : "Je n'ai pas été de gauche lorsque j'étais jeune de peur de finir comme un vieux con de droite". Finkielkraut répond avec un détachement caractéristique : "Je suis traité de vieux con depuis très longtemps. Comme dirait ce maître zen qu'était Jacques Chirac, 'cela m'en touche une sans faire bouger l'autre'".
Interrogé sur son évolution politique, le philosophe affirme avec force : "Non, je n'ai pas changé et je le dis dans Le cœur lourd : c'est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche". Il développe sa pensée en critiquant sévèrement l'abandon par la gauche contemporaine de ses fondamentaux historiques :
- L'école : "La gauche, comme disait Jacques Julliard, c'était l'école. La gauche, au nom du tout culturel, justement, a abandonné l'école. Le niveau s'est effondré et l'école aujourd'hui est un champ de ruines."
- La laïcité : "La gauche d'aujourd'hui n'invoque la laïcité que pour effacer ce qui reste de marque chrétienne en France. Quant à l'interdiction du voile islamique à l'école, la gauche dit maintenant que c'est une loi islamophobe."
- Les classes populaires : "Elle les a abandonnées sous la houlette de Jean-Luc Mélenchon, pour les quartiers populaires. Ce qui n'est pas du tout la même chose."
Socialiste, conservateur et libéral
Dans son ouvrage, Finkielkraut se définit comme "socialiste, conservateur et libéral", reprenant à son compte le credo du philosophe polonais Leszek Kolakowski. Il explicite cette triple appartenance avec une clarté remarquable :
- Conservateur : "J'ai constaté que le vieux monde n'était pas oppressif, mais fragile, précieux, périssable. Le vieux monde ? La Terre, bien sûr, la langue, la littérature, la culture, la beauté des paysages. Tout cela mérite d'être préservé."
- Libéral : "Une société qui refuse le marché et la libre initiative est condamnée à la stagnation et au ressentiment."
- Socialiste : "Je ne suis pas libertarien et je pense que la redistribution ne mène pas au goulag. Elle corrige un certain nombre d'inégalités."
La nostalgie d'une Europe littéraire
Évoquant sa relation complexe avec l'Europe, Finkielkraut cite Milan Kundera : "Européen : celui qui a la nostalgie de l'Europe". Cette définition lui semble plus pertinente que jamais face aux institutions européennes contemporaines. Il développe une réflexion approfondie sur ce qu'il considère comme la perte de l'esprit européen :
"L'Europe, c'est plus encore. Ce n'est pas seulement le roman. Kundera le dit : 'Au Moyen Âge, l'unité de l'Europe reposait sur la religion commune. Dans les temps modernes, quand le Dieu médiéval se transforma en Deus absconditus, la religion céda la place à la culture, qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles l'humanité européenne se comprenait, se définissait, s'identifiait.'"
Le philosophe poursuit avec une analyse sévère : "Aujourd'hui, la culture cède la place. Et depuis très longtemps, je m'interroge sur ce que j'oserais appeler ce grand remplacement". Selon lui, la culture authentique a été remplacée par le "culturel", un concept vide qui conduit l'Europe vers un nihilisme inquiétant.
L'antisémitisme et la question israélienne
La discussion aborde ensuite les racines familiales de Finkielkraut, né de parents polonais survivants de la Shoah. Il raconte avec émotion : "Mes parents n'ont jamais voulu m'apprendre le polonais afin que j'assimile sans aucun obstacle la langue et la culture française". Ses parents considéraient la Pologne comme un pays maudit, marqué par un antisémitisme profond.
Cette histoire personnelle éclaire sa position actuelle face à la résurgence de l'antisémitisme en Europe. Il exprime une inquiétude profonde : "L'explosion de l'antisémitisme depuis le pogrom du 7-Octobre m'effraie. Tout comme m'inquiète la politique meurtrière et suicidaire du gouvernement israélien".
Finkielkraut précise sa position sur Israël avec une nuance importante : "Je n'ai pas honte d'Israël, qui est un pays que j'aime et que je continue d'aimer, mais je me sens concerné, compromis et même sali par les fanatiques au pouvoir dans ce pays". Cette prise de position lui a valu des critiques virulentes d'une partie de la communauté juive, mais il assume pleinement ses convictions.
Les nouveaux démons du présent
Le philosophe conclut l'entretien sur une note alarmante concernant l'évolution des idéologies contemporaines. Il distingue deux menaces principales :
- Le wokisme : "L'idéologie woke a donné le coup de grâce à l'esprit du roman. Le wokisme, c'est l'idée que toutes les discriminations doivent être combattues et que seule la société contemporaine est à même de le faire."
- Les nouveaux antisémitismes : "Il faut être capable d'affronter le présent dans sa nouveauté. Et il y a des jeunes démons piaffant d'innocence, des jeunes démons qui ne sont pas racistes, mais antiracistes. Et c'est cela qui met en péril les Juifs dans tous les pays occidentaux."
Dans cette réflexion dense et complexe, Alain Finkielkraut apparaît comme un penseur profondément préoccupé par les transformations de la société française et européenne, tout en demeurant fidèle à ses convictions intellectuelles et morales. Son cœur lourd porte le poids d'un monde en mutation rapide, qu'il observe avec une lucidité parfois douloureuse mais toujours engagée.



