Elizondo, la ville où les touristes espèrent la pluie grâce aux romans de Dolores Redondo
Elizondo : les touristes déçus quand il fait beau grâce à Redondo

Elizondo : quand la météo déçoit les pèlerins de Dolores Redondo

Au cœur du Pays basque espagnol, la petite ville d'Elizondo, nichée dans la vallée du Baztan, présente une particularité étonnante : les touristes manifestent une déception palpable lorsque le soleil brille. « Ils viennent ici pour s'immerger dans l'ambiance pluvieuse des romans de Dolores, où il pleut encore plus souvent que dans la réalité », confie Juan Mari Ondikol, guide touristique spécialisé dans les parcours littéraires.

Une reconversion inspirée par les fans

Ancien libraire, Juan Mari Ondikol s'est reconverti dans la promenade littéraire après avoir vu déferler des visiteurs avides de découvrir les lieux qui inspirent celle que l'on surnomme localement « La Redondo ». Le guide accumule les anecdotes insolites, comme ce fan allongé dans une tombe fraîchement creusée au cimetière, cherchant à « vivre pleinement l'expérience » des romans.

Le pont emblématique où l'héroïne Amaia Salazar, policière de « La Trilogie du Baztan », vient réfléchir aux mystères de la vallée, est devenu un lieu de pèlerinage. Quand nous arrivons à Elizondo, le ciel est malheureusement dégagé pour les touristes en quête d'authenticité littéraire.

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La romancière, attraction vivante

Dolores Redondo trône à la terrasse de la Txokoto Taberna, le café voisin du pont célèbre. Avec son style sombre évoquant Morticia Addams – grandes bottes, tailleur jupe, trench-coat de cuir noir rehaussé d'ongles carmin – l'autrice est devenue une attraction à part entière.

Vendue à plus de 5 millions d'exemplaires dans 38 langues, son œuvre a provoqué un essor touristique remarquable à Elizondo et dans toute la vallée. À peine installée, elle est abordée par deux admiratrices venues spécialement de Castille pour la rencontrer.

Les racines d'une inspiration

Née à San Sebastian en 1969, Dolores Redondo n'a pas grandi dans ces vallées pluvieuses mais sur la côte basque plus ensoleillée. C'est après l'échec de son premier roman qu'elle a découvert l'intérieur des terres, y trouvant le cadre parfait pour ses histoires.

« J'ai reconnu dans l'organisation de la vie dans la vallée du Baztan la dimension matriarcale qui a marqué mon enfance », explique-t-elle. Fille de marin, aînée de cinq enfants, elle a grandi entourée de femmes pendant les longues absences masculines.

Mystères et folklore sombre

« Il y a ici plus de mystères, un folklore sombre qui n'existe pas chez le peuple de la mer », affirme l'autrice. Dans sa trilogie, elle développe une veine légèrement occulte, jouant avec le surnaturel sans jamais trancher définitivement. Des sorciers sacrifient des bébés pour satisfaire un démon, tandis que rôde le Basajaun, sorte de Yéti basque dont la présence reste ambiguë.

Des histoires ancrées dans la réalité

Pour écrire, Dolores Redondo puise autant dans les légendes locales que dans les faits divers régionaux. La Trilogie du Baztan s'inspire d'une secte bien réelle des années 1980, impliquée dans la mort d'une petite fille de 14 mois, Ainara. L'« opération Ainara » menée par la Guardia civil de Pampelune reste d'ailleurs toujours en cours.

Pour son nouveau roman Celles qui ne dorment pas, elle s'est inspirée de la disparition tragique d'une mère de famille enceinte pour la huitième fois au début de la guerre civile. Plusieurs décennies plus tard, son corps et ceux de ses sept enfants ont été retrouvés au fond d'un gouffre.

La parole qui se libère

Maria Jose Varela Larralde, interprète et habitante d'Elizondo, témoigne : « Je connais une dame qui était sa voisine. Elle se rappelle bien d'elle. Elle était très belle, solaire. Elle n'allait jamais à l'église et connaissait les plantes. C'est pour ça qu'on l'a tuée, avec tous ses enfants. Pendant très longtemps, tout le monde s'est tu. Maintenant, les gens parlent. Ils ont honte. »

Sorcellerie discrète et traditions persistantes

La sorcellerie n'aurait pas totalement déserté Elizondo. « C'est vrai, il en reste quelques-unes », admet Dolores Redondo. L'interprète désigne même une femme âgée comme étant « une sorcière » qui « lit la constellation des aïeux » et donne des cours de crochet dans une boutique de produits naturels.

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Sur les portes des maisons, dont celle de la romancière, on aperçoit la fleur de chardon que les habitants accrochent pour éloigner les esprits. « On ne sait jamais… », glisse Dolores Redondo avec un sourire énigmatique.

Gastronomie et confidences

Au restaurant Santxotena, son établissement préféré, la conversation dérive vers la gastronomie. Ancienne cheffe, Dolores Redondo intègre abondamment nourriture et recettes dans ses romans. Dans Celles qui ne dorment pas, une cuisinière prépare du txuri, un boudin aux ingrédients surprenants : tripes d'agneau, cervelle, crépine et os.

Sous l'effet du vin de la maison, l'autrice se confie : « Le vrai moteur de ma littérature, ce ne sont pas les sorcières, le diable ou les légendes. J'écris parce que le monde me blesse, les nouvelles me brisent le cœur. Je n'exorcise pas des démons, mais mon chagrin. »

Pâtisseries macabres et spécialités diaboliques

Avant de quitter la vallée, une visite à la pâtisserie Malkorra s'impose. On y vend des txantxigorri, gâteaux traditionnels à base de pâte sucrée et de graisse de cochon. Dans la trilogie, ces pâtisseries apparaissent sur le pubis de certaines victimes. « Ils étaient passés de mode mais, maintenant, tout le monde veut les goûter », précise l'interprète.

En rupture de stock, on se rabat sur l'urrakin egina, autre spécialité locale recommandée par Dolores Redondo elle-même : un chocolat très fin fourré de noisettes entières, « exquis à se damner ». Encore une tentation diabolique dans cette vallée où réalité et fiction s'entremêlent si habilement.

Quand nous quittons finalement Elizondo, la pluie tant espérée par les touristes commence à tomber sur le Baztan, comme pour valider la réputation littéraire de la région et satisfaire les pèlerins venus chercher l'authentique atmosphère des romans de Dolores Redondo.