Marin Ledun explore les heures sombres de la Polynésie dans 'Eiao'
Après le succès d'Henua qui emmenait le lecteur aux Marquises, l'écrivain Marin Ledun resserre sa focale et remonte le temps avec Eiao, un nouveau roman noir publié par les éditions Au vent des îles. Ce texte court et très dense se déroule en 1972 et met en scène Simone, mère du héros Tepano Morel, alors âgée de 19 ans.
Une île inhabitée au cœur d'opérations suspectes
Simone embarque pour l'île inhabitée d'Eiao où elle doit travailler comme cuisinière pour l'Arvecom. Cette compagnie de forage mène des recherches géologiques à la demande du Bureau de recherches géologiques et minières, officiellement pour découvrir des minerais rares qui pourraient faire la fortune de la Polynésie. Mais rapidement, les doutes s'installent.
L'île devient le théâtre d'opérations étranges où se côtoient métropolitains aux commandes, légionnaires chargés de la surveillance et main-d'œuvre locale souvent marquée par les conséquences des essais nucléaires récents. « Les familles bouffent du poisson radioactif et boivent du lait de coco à l'uranium appauvri », décrit l'auteur, évoquant les retombées des essais menés plus au sud autour de Mururoa et Fangataufa.
Des soupçons qui se transforment en certitudes
Simone, son amant Tahi rencontré sur le bateau, et d'autres employés commencent à douter de la véritable nature des opérations. Des murmures circulent parmi les 70 civils employés par l'entreprise : « Le ministre Michel Debré est un ènana tivava, un fieffé menteur, lui et ses amis n'ont jamais eu l'intention d'arrêter leur programme nucléaire ».
Les indices s'accumulent pour suggérer que l'opération serait en réalité menée par le CEP, le Centre d'expérimentation du Pacifique, filiale tahitienne du Commissariat à l'énergie atomique français. Leur objectif ? Poursuivre les expérimentations nucléaires en sous-sol, malgré le classement de l'île comme zone protégée par l'Unesco l'année précédente.
Une résistance face à un pouvoir écrasant
Tandis que l'île se transforme en terrain de jeu pour les machines sous l'œil paranoïaque des légionnaires, les locaux menés par Tahi et Simone organisent une résistance. Mais leur combat semble dérisoire face à la puissance d'une organisation déterminée à faire de ce coin de paradis une zone de non-droit international, sacrifiant faune, flore et santé des habitants sur l'autel du profit.
Le roman décrit avec précision les mesures de précaution inquiétantes : l'eau potable est importée de France, rien de ce qui est consommé sur Eiao ne vient d'Eiao. Les autochtones s'interrogent : pourquoi l'eau qu'ils boivent depuis des siècles serait-elle subitement impropre ? On leur répond que le soleil chauffe les citernes en caoutchouc, donnant à l'eau un goût de plastique brûlé et favorisant les bactéries.
Un roman documenté, lucide et humain
Extrêmement documenté tout en restant romanesque, Eiao mêle épopée intime et résistance collective. Ce n'est pas une ode à l'héroïsme où tout se termine bien grâce à une armée de l'ombre courageuse. Marin Ledun propose plutôt une histoire de stupeur, d'affliction et d'impuissance.
Lucide et très humain, ce bref roman noir publié par la petite maison d'édition tahitienne Au vent des îles est un récit de rage, de frustration et d'injustice. Il raconte quelques vies malmenées au gré d'une partie de poker menteur cynique, dépeignant le mépris élevé au rang de sport national.
À travers le personnage de Simone et son parcours initiatique sur cette île devenue laboratoire secret, Marin Ledun explore les zones d'ombre de l'histoire polynésienne, interrogeant les conséquences durables des choix politiques et scientifiques sur les populations et leur environnement.



