Benjamin Dierstein clôt une trilogie magistrale sur les failles du pouvoir
Avec 14 juillet, l'écrivain breton Benjamin Dierstein achève une trilogie monumentale qui explore la face sombre du pouvoir sur près de cinquante ans. Cette œuvre magistrale mêle habilement faits historiques et fiction immersive pour dévoiler les zones d'ombre de la République.
Des symboles nationaux pour révéler les failles
Bleus, blancs, rouges, L'étendard sanglant est levé et 14 juillet : ces titres aux symboles nationaux forts servent précisément à raconter les imperfections et les ombres du système républicain. "C'est précisément ce que cela raconte", explique l'auteur. "Cette trilogie, que je considère comme un seul et unique roman, déroule l'histoire de deux jeunes idéalistes, Jacqueline et Marco, qui croient dur comme fer aux idéaux républicains et aux valeurs de justice qu'on leur a inculqués."
D'un optimisme à toute épreuve, ces personnages vont se casser les dents sur la brutalité du réel. "En utilisant ces symboles, j'ai voulu montrer qu'il est difficile de rester pur quand on s'approche trop près des sphères du pouvoir", confie Benjamin Dierstein.
Retour aux origines des personnages
Ces trois livres font suite à une précédente trilogie située plus tard chronologiquement. Pourquoi ce retour en arrière ? "C'est un mélange de plusieurs envies", répond l'auteur. "Celle de retrouver les personnages de la précédente trilogie mais à un stade différent de leur vie. Ils étaient des quinquagénaires ou sexagénaires, au sommet de l'échelle sociale qui manipulent les autres, je voulais les montrer plus jeunes, quand ils étaient encore ceux qu'on manipule."
Il y a aussi une dimension très personnelle dans ce choix. Né en 1983, Benjamin Dierstein avoue son attachement à l'esthétique vintage de cette période, aux premiers synthétiseurs, aux films, à la vague punk. "C'était une sorte de madeleine de Proust", reconnaît-il.
Un style direct et immersif
Comment maintenir la tension sur plus de 2 500 pages ? "La base de mon style, c'est très peu de descriptions, et beaucoup d'action et de dialogues", révèle l'écrivain. "Je préfère décrire les odeurs, les sensations physiques ou les états d'esprit pour plonger le lecteur dans la tête et le corps du personnage."
Les dialogues fonctionnent comme un match de ping-pong : "des phrases courtes, comme dans une discussion où l'on se coupe la parole, ça donne plus de répondant". Chaque chapitre se focalise sur un personnage en particulier, créant une immersion totale. "On n'est pas baladé par un narrateur omniscient", précise-t-il.
Entre documentation historique et fiction
L'équilibre entre fiction et réalité historique est délicat. "J'ai commencé par définir la période puis j'ai listé les affaires ou événements que je voulais traiter", explique Benjamin Dierstein. "Ensuite, j'ai imaginé des fils rouges pour les relier, j'ai créé des personnages qui vont souffrir, se casser la gueule, se relever."
Une scène particulièrement marquante est le récit plausible de la mort de Robert Boulin, ministre du Travail de Raymond Barre retrouvé mort en octobre 1979. "J'ai lu un maximum de choses sur cette affaire, recoupé les informations qui me paraissaient les plus crédibles", détaille l'auteur. "Pour moi, la théorie de l'accident est la plus vraisemblable. Je pense qu'ils n'ont pas voulu vraiment le tuer mais l'ont 'secoué' un peu trop fort..."
Influences littéraires et engagement politique
Benjamin Dierstein reconnaît l'influence majeure de James Ellroy et Don Winslow. "'American Tabloïd' d'Ellroy et 'La Griffe du chien' de Winslow ont été d'énormes influences sur la trilogie", avoue-t-il. "J'ai repris à l'un l'usage des documents insérés et à l'autre, la structure où l'on se focalise sur un personnage."
Le roman noir est-il le meilleur genre pour mener un combat politique ou social ? "Ça l'est dans le sens où c'est un genre qui a du succès, c'est donc un excellent vecteur pour faire passer des messages", répond l'écrivain. "Mais je ne veux pas être prisonnier des codes du polar. Pour raconter les meilleures histoires possibles, il faut s'affranchir de ces contraintes-là."
Une réflexion sur l'évolution politique française
Cette trilogie raconte aussi comment on en est arrivé à un vote RN aussi élevé. "Les plus jeunes ont tendance à dire que le RN en est là parce que Marine Le Pen a dédiabolisé le parti", analyse Benjamin Dierstein. "Alors que tout a débuté à la fin des années 1970 quand le FN a commencé à recruter des réformistes. Dans ces années 1980 d'abandon du monde ouvrier par la gauche, il allait dans les usines."
La porosité entre police, politique et grand banditisme décrite dans la trilogie est-elle toujours une réalité en 2025 ? "Entre la police et la politique, je pense que rien n'a changé", estime l'auteur. "Pour le crime organisé, c'est différent, il s'est mondialisé. La corruption est plus diffuse, moins localisée qu'il y a quarante ans."
Projets futurs et hommage personnel
Originaire de Lannion et supporter de l'En-Avant Guingamp, Benjamin Dierstein a choisi le nom Gourvennec pour l'un des personnages centraux de sa trilogie, en hommage à l'ancien joueur et entraîneur. "Ça s'est très mal passé par la suite quand il a quitté Guingamp mais il reste dans le cœur de tous les supporters", confie-t-il.
Après cette trilogie, l'écrivain prévoit une pause avec le polar politique. "Le prochain livre sera très différent, une histoire d'amour et d'amitié dans les années 1990 centrée sur l'émergence du mouvement des rave parties, des musiques électroniques en France. Sans intrigue policière", annonce-t-il.
La trilogie de Benjamin Dierstein, débutée par Bleus, blancs, rouges (prix Landerneau du polar 2025), s'achève donc avec 14 juillet, publié aux éditions Flammarion (880 pages, 24,50 €, ebook 16,99 €). Une œuvre monumentale qui interroge durablement les relations entre pouvoir, idéaux et réalité brutale.



