Catherine Deneuve arrive à l'hôtel où elle a ses habitudes. Elle balaye du regard le coin réservé pour l'entretien, sombre et à l'écart. Non, cela ne convient pas. Elle veut de la lumière pour évoquer l'actrice qu'elle a toujours trouvée la plus lumineuse, la plus belle, la plus vivante : Marilyn Monroe. Deneuve dévoile ses pensées et observations sur la plus grande star américaine de l'après-guerre, dont on fête le centenaire de la naissance, dans un livre de photos coécrit avec le collectionneur et passionné Sébastien Cauchon, intitulé Marilyn chérie (Flammarion).
Un regard nouveau sur Marilyn
À la question de savoir ce que l'on peut encore découvrir sur la star née en 1926 et morte en 1962, Catherine Deneuve répond que ce livre ne prétend pas apporter de nouveautés. Elle et Cauchon ont voulu montrer une Marilyn vivante, joyeuse et décalée, notamment par rapport aux images très sophistiquées de ses films, où elle est absolument merveilleuse. L'idée était de la redécouvrir dans des poses plus naturelles.
Deneuve exprime une passion presque adolescente pour Monroe. Elle se souvient du jour de sa mort, de ce qu'elle a ressenti, du lieu où elle se trouvait. Bouleversée et désemparée, elle avait appelé l'homme qui allait être le père de son fils, ayant besoin de parler et de partager cette émotion.
L'influence de Marilyn
Interrogée sur le rôle de Monroe dans sa venue au cinéma, Deneuve précise qu'elle n'en est pas responsable. Elle a quitté le domicile familial tôt et a rapidement vécu une vie de jeune adulte. Lorsque Marilyn meurt en 1962, Deneuve n'a pas encore 20 ans. Monroe représentait pour elle le mélange parfait entre la femme qu'elle trouvait si belle, si émouvante, si joyeuse et l'actrice qui dégageait une présence unique. Marilyn est la plus belle image qu'elle ait vue sur un écran, non seulement pour sa beauté, mais pour son sourire, sa carnation, et son extrême vitalité. Elle était généreuse dans sa façon de poser et de jouer.
Deneuve rejette l'idée que Monroe ait été un modèle pour elle. Elle se considère trop différente, tant par le physique que par l'univers. Elle admire des personnes très éloignées d'elle, et il n'y a pas beaucoup d'actrices qu'elle admire autant que Monroe, qui avait vraiment tout, même si cela n'a pas duré longtemps.
La genèse du projet
Sébastien Cauchon explique avoir eu l'idée de faire appel à Catherine Deneuve après avoir vu un documentaire de la RTBF datant de 1987, dans lequel elle s'exprimait sur Monroe avec une grande précision. Deneuve avait accepté cette proposition car le documentaire utilisait des cassettes où la voix de Marilyn était interviewée par le journaliste Georges Belmont en 1960. Elle commentait les propos de Monroe.
Cauchon souligne que dans ces enregistrements, on entend les silences de Marilyn, qui se livrait parce que Belmont ne la relançait pas. C'était sa vraie voix, celle d'une femme de son âge, et non celle d'une actrice jouant la petite fille. Deneuve avait fait un arrêt sur image après une séquence où Marilyn apparaît avec Arthur Miller à la gare de New York, partant en week-end dans le Connecticut. En une fraction de seconde, Marilyn vérifie du coin de l'œil la position des caméras, un geste furtif que Deneuve avait capté, ce qui avait bluffé Cauchon.
La force et la fragilité de Monroe
Monroe est un paradoxe : fragile psychiquement, mais dotée d'une force de caractère démesurée. Cauchon affirme qu'elle avait une ambition incroyable et que sans cela, l'intérêt pour elle aurait disparu. Deneuve ajoute qu'un fond de mélancolie lui était resté de son enfance en orphelinat et de son adolescence. Sa vie était compliquée, et il fallait qu'elle en veuille un peu pour que cela marche.
Interrogée sur le fait que le cinéma l'ait dévorée ou sauvée de son mal-être, Deneuve ne peut trancher, car Monroe est morte si jeune. Elle a beaucoup travaillé, réalisant trente films en seize ans, mais c'était de plus en plus difficile à la fin. Deneuve pense qu'elle se préparait longuement et, une fois prête, elle arrivait sur le plateau, mais souvent en retard. Certaines actrices peuvent être comme ça, il est parfois difficile de sortir de sa loge.
Les coulisses d'Hollywood
Deneuve note que dans les années 1950-1960 aux États-Unis, le système des studios était très violent pour les actrices, et il était effroyable de vieillir. Les acteurs sous contrat pouvaient être loués dans d'autres productions, ce qui était incroyable.
À propos du mariage entre Marilyn Monroe et Arthur Miller, Deneuve parle d'une alliance de la carpe et du lapin, tout en précisant qu'elle ne veut pas donner l'impression que Monroe ne lisait pas ou ne faisait rien. Simplement, ils évoluaient dans des mondes très différents, et pour un écrivain sérieux comme Miller, il devait être difficile d'apparaître en public sous les flashs des photographes.
Deneuve a connu des gens qui ont côtoyé Monroe, comme Jack Lemmon, sa coiffeuse, ou le photographe Milton H. Greene. Elle précise qu'elle n'a pas eu de conversations personnelles avec eux à ce sujet, car en Amérique, on répète, on attend, on joue, et chacun retourne dans sa caravane une fois la scène filmée. Avec Yves Montand, qui a eu une petite histoire avec Monroe, Deneuve se souvient d'une réflexion anecdotique qu'il a faite à propos d'elle.
La mort de Marilyn
Deneuve trouve la mort de Monroe étrange et conteste le suicide. Cauchon explique qu'elle était mal entourée, son médecin traitant et son psychanalyste ayant des pratiques contestables, prescrivant beaucoup sans se concerter. Un accident pouvait arriver. Paradoxalement, elle avait été réengagée par la Fox, le tournage devait reprendre selon ses conditions, et elle avait gagné sa bataille. À l'été 1962, son avenir s'annonçait radieux, mais Deneuve souligne que son avenir personnel était triste. Le mélange de médicaments et d'alcool a sans doute été fatal, bien que Cauchon précise qu'elle ne buvait pas tant que ça ce soir-là.
La brutalité des hommes
Deneuve ne rappelle pas la brutalité de Joe DiMaggio envers Monroe. Cauchon relate un incident lors du tournage de Sept Ans de réflexion, où DiMaggio aurait frappé Monroe après avoir vu sa robe se soulever. Deneuve note qu'à l'époque, les actrices étaient souvent réduites à de belles images sans interviews, et que le mépris de certains journalistes était choquant.
Deneuve souligne que Monroe jouait ses rôles avec une certaine naïveté, ce qui a pu la faire passer pour une ravissante idiote. Mais elle ne voulait pas non plus se montrer différente de ce qu'elle était. Elle a vraiment aimé poser.
L'image de Marilyn aujourd'hui
Deneuve explique que Marilyn est une des rares actrices que les femmes ont envie d'aimer sans jalousie. En France, Brigitte Bardot était proche, mais elle avait des rapports catastrophiques avec les femmes. Monroe donne le sentiment de s'abandonner, de tout donner pour être aimée, ce qui explique pourquoi les femmes l'ont prise en amour sans rivalité.
Son film préféré avec Monroe est Certains l'aiment chaud, mais elle pourrait en citer un autre dans cinq ans, comme Les Misfits, qu'elle trouve bouleversant. Cauchon préfère Les hommes préfèrent les blondes, un bijou de comédie.
L'héritage de Monroe
Deneuve imagine Monroe avec vingt ans de plus, à la tête de sa maison de production, tournant des films plus cérébraux en Europe. Elle était intelligente et dotée d'un instinct incroyable. Le corps ne peut pas suivre toute la vie, et elle aurait évolué.
Deneuve n'a jamais éprouvé l'envie d'être Marilyn Monroe. Un court-métrage de Philippe Labro où elle feint de l'incarner n'était pas son idée. Elle s'est protégée très tôt des médias, recevant même le prix Citron pour son manque d'amabilité avec la presse.
En conclusion, Deneuve estime que Monroe reste une icône intemporelle, aimée des femmes et des hommes, et que son image continue d'inspirer.



