Neuf ans après le triomphe de « Dans la combi de Thomas Pesquet », vendu à plus de 500 000 exemplaires, la dessinatrice revient avec « Space Montaigne » où elle raconte sa rencontre avec l’astronaute.
Paris, le 19 mai. Lorsqu'on rencontre Marion Montaigne et Thomas Pesquet, leur alchimie saute aux yeux. L’un dort partout, tout le temps, en dix secondes chrono. L’autre peut se rendre malade à l’idée de rater un avion. Sur le papier, Thomas Pesquet et Marion Montaigne n’étaient vraiment pas faits pour s’entendre. Lui, astronaute méthodique, taillé pour les procédures, la pression et l’inconnu. Elle, autrice brillante, drôle, ultra-angoissée, qui transforme ses névroses en moteur narratif.
Et pourtant, il y a neuf ans, ils se sont lancés main dans la main dans une folle aventure terrestre : écrire une bande dessinée ! De cette union est née « Dans la combi de Thomas Pesquet » qui s’est imposé avec plus de 500 000 exemplaires vendus. Un phénomène rarissime pour une BD de vulgarisation scientifique.
Près de dix ans plus tard, les revoilà avec « Space Montaigne » en librairie ce vendredi 22 mai. Mais cette fois, Marion Montaigne a choisi de croquer l’après, ou plutôt l’envers du décor de cette BD géniale qui a permis de raconter l’espace autrement, avec humour, précision et un sens du détail qui avait séduit bien au-delà du lectorat habituel de bande dessinée.
Avec « Space Montaigne » où elle se confie sur « Les montagnes russes psychiques qu’elle a traversées », l’artiste nous invite dans les coulisses de sa rencontre avec Thomas Pesquet qui n’est ici plus seulement l’astronaute en mission, mais tout ce qui gravite autour. La machine médiatique, les voyages, les fantasmes projetés sur celui qui va devenir une véritable star, et son propre vertige à elle, embarquée dans une aventure qui l’a dépassée.
Une BD qui a totalement changé sa vie
« Parce que je suis complètement traumatisée ! lance-t-elle en riant, lorsqu’on lui demande pourquoi elle a voulu revenir sur cette histoire. Derrière la formule, il y a une vraie intention : montrer ce qu’on ne voit pas. »
« Elle m’a ghosté ! » Le succès du premier livre et la proximité avec l’astronaute le plus célèbre de France ont modifié le regard des autres sur elle. « Dans la tête des gens, c’était : waouh, s’il veut bien vous parler, c’est que vous êtes une tronche. » Une situation qu’elle raconte avec son mélange habituel d’autodérision et de lucidité.
Leur histoire commune, pourtant, a démarré de façon beaucoup moins glorieuse, racontent-ils en se marrant. Thomas Pesquet se souvient avoir repéré le travail de Marion Montaigne alors qu’il cherchait un moyen original de raconter l’espace. « Je m’étais dit qu’il existait plein de documentaires, mais jamais de BD. » Il lui laisse alors un message sur son blog. Réponse : rien. « C’est vrai, elle m’a ghosté ! »
« Je l’ai ignoré pendant neuf mois ! », reconnaît-elle en se marrant. À l’époque, elle venait justement de publier une note où elle se moquait de la tête des astronautes, décrits comme de « gros névrosés avec un ego gros comme le Texas ». Lui avait répondu tranquillement : « Oui, c’est à peu près ça. » Elle n’y avait pas cru. « Je me serais dit : mais pour qui il se prend ? »
Ce qui frappe encore aujourd’hui en les regardant et en les écoutant présenter « Space Montaigne », c’est leur complicité et à quel point leur différence de tempérament reste le cœur de leur alchimie. Dans cette nouvelle BD, Marion Montaigne raconte avec toujours autant d’humour et de finesse, ses angoisses pendant les voyages, ses paniques logistiques, son rapport presque physique à la peur. Là où Thomas Pesquet voit une routine professionnelle, elle vit une expédition intérieure.
Lui reconnaît avoir compris qu’ils n’étaient « pas toujours dans le même registre en termes d’aventure », sans mesurer à quel point sa coautrice pouvait être éprouvée. « Pour nous, ce monde-là, c’est la normalité. Aller à Moscou, à Houston, tout le monde autour de nous le fait. Ça ne me paraissait pas fou fou. » Elle, au contraire, raconte Baïkonour comme une épreuve. « Rien que pour me déplacer corporellement, c’était compliqué », dit-elle. Au point d’en revenir avec une phlébite, parce qu’elle n’osait pas demander à s’arrêter et ne s’hydratait pas assez.
Tout leur duo est là. Si drôle et si tendre aussi. Comme cette scène où face à la fusée Saturn V, à Houston, Thomas Pesquet s’émerveille devant la puissance technologique. « C’est la folie furieuse. Quand on voit la taille des tuyères, on se dit que des gens ont construit ça pour envoyer des mecs dans l’espace. Moi, j’ai envie d’être dedans ! » Marion Montaigne, elle voit millions de boulons, les échafaudages, la fragilité humaine face à un monstre de métal. « Là, tu comprends que ce n’est pas fait pour toi. »
Montrer la part invisible du métier
La nouvelle BD raconte aussi ce que les images officielles ne montrent jamais. L’astronaute seul, loin de sa famille, dans un Airbnb miteux au Texas, en train de réviser ses procédures. « On s’imagine que c’est beaucoup de sport et d’action, mais c’est très cérébral », souligne Marion Montaigne. Ce qui l’intéresse, c’est cette part invisible du métier, loin des combinaisons bleues et des photos mythiques.
Ceux qui ont adoré « Dans la combi de Thomas Pesquet » ne seront vraiment pas déçus. Quant aux autres, ils peuvent filer en librairie s’offrir les deux ! On retrouve dans « Space Montaigne » tous les ingrédients qui ont fait le succès du premier opus : le dessin dynamique et teinté d’espièglerie de Marion Montaigne qui se livre comme jamais et son humour, mélange de rigueur scientifique et d’irrévérence. Sans oublier son talent à rendre des sujets scientifiques et complexes accessibles et divertissants. Un coup de cœur.
La note de la rédaction : 4/5
« Space Montaigne », de Marion Montaigne, Éditions Dargaud, 168 pages, 25,95 euros.



