Un accident qui a tout changé
Vingt années d'amour partagé, une décision commune de ne pas avoir d'enfants et une passion dévorante pour la haute montagne : telle était l'existence fusionnelle de Cédric Sapin-Defour et de sa compagne Mathilde jusqu'au 12 août 2022. Ce jour-là, un dramatique accident de parapente est venu brutalement rebattre les cartes de leur vie.
La chute et la longue reconstruction
Victime d'une chute d'environ cent mètres, Mathilde s'est retrouvée avec le corps gravement blessé et le cerveau altéré. Elle a dû tout réapprendre, depuis les gestes les plus élémentaires jusqu'à l'usage de la parole. Pendant cette lente et douloureuse convalescence, Cédric Sapin-Defour, qui connaissait alors un immense succès littéraire avec Son odeur après la pluie – une ode à son chien Ubac –, n'a jamais lâché la main de sa partenaire.
Dans Où les étoiles tombent, paru en septembre 2025, l'écrivain raconte ce méchant tour que le destin leur a joué et décrit comment Mathilde et lui ont dû réapprendre à vivre ensemble, différemment. L'enfant qui préférait le grand air aux livres est devenu un écrivain reconnu, mais cette transformation prend aujourd'hui une dimension particulièrement émouvante.
Les influences culturelles d'un écrivain de montagne
Premières émotions littéraires et cinématographiques
La première émotion culturelle de Cédric Sapin-Defour remonte à l'enfance, avec La Chèvre de monsieur Seguin. « Je devais avoir 6 ou 7 ans et ce récit m'a terrifié », confie-t-il. La légende familiale rapporte qu'il avait modifié la fin dans son dessin, construisant un abri pour la chèvre tandis que monsieur Seguin se retrouvait seul dans la montagne.
Sa première séance de cinéma fut Les Spécialistes avec Gérard Lanvin et Bernard Giraudeau. « J'étais surtout seul avec ma mère, pour une fois sans mon frère ! », se souvient-il avec émotion. Puis vint Le Grand Bleu avec des copains, où tous étaient amoureux de Rosanna Arquette et jaloux de Jean-Marc Barr.
Films cultes et antidépresseurs cinématographiques
L'écrivain cite une scène particulièrement marquante : « Quand, à la fin de L'Auberge espagnole, Romain Duris est embauché au ministère des Finances et se retrouve en costume cravate dans un bureau anonyme, malheureux comme une pierre. » Cédric Sapin-Defour reconnaît avoir plusieurs fois dans sa vie « fait comme lui », tournant le dos à des environnements pour lesquels il n'était pas fait.
En cas de déprime, son antidépresseur absolu reste Jean-Pierre Bacri, notamment dans Le Goût des autres : « Quand son personnage, Castella, déclare son amour à sa professeure d'anglais en lui déclamant un poème de son cru. Je connais le poème par cœur. »
Musique et lecture : des compagnons de route
L'évolution des goûts musicaux
Le premier disque acquis par l'écrivain fut une cassette : Sauver l'amour de Daniel Balavoine. « À l'époque, on écoutait les albums en entier, on se laissait surprendre », souligne-t-il. Aujourd'hui, il se discipline pour continuer à écouter les albums « comme on lit un livre », du début à la fin.
Sa grande période reggae à l'adolescence (« quand écouter Bob Marley en fumant un pétard vous donne le sentiment d'être un marginal absolu ! ») a laissé place à un amour durable pour la soul (Marvin Gaye, Jamiroquai, Ben Harper). Pour se donner de la force avant des courses risquées en montagne, il écoute plutôt Radiohead, Queen ou The Offspring. Mais « quand je m'enfonce vraiment en forêt, en montagne, j'éteins mes écouteurs. La mélodie des lieux suffit. »
La conversion à la lecture
« Chez mes parents, les livres n'avaient pas une place essentielle : notre bibliothèque, c'était plutôt le grand air, la forêt », explique Cédric Sapin-Defour. Enfant, les livres lui servaient surtout à aplatir les feuilles pour son herbier. Sa conversion à la lecture est venue plus tard, avec des romans « qui me parlaient du dehors », comme ceux de Jack London ou L'Usage du monde de Nicolas Bouvier.
Aujourd'hui, il découvre enfin les classiques qu'il n'a pas lus enfant : « Je viens de terminer Le Vieil Homme et la Mer et le Journal de Jules Renard. À 50 ans, je connais mes premiers 'mont Blanc littéraires', et c'est une chance inouïe. »
La montagne entre passion et littérature
Des récits alpins à une pratique plus joyeuse
Cédric Sapin-Defour a été un grand collectionneur de « livres rouges », ces récits mythiques de l'histoire alpine. Il a d'ailleurs écrit son premier livre, Gravir les montagnes est une affaire de style, pour cette maison d'édition. « Voir mon nom sur l'une de ces tranches rouges aux côtés de ceux de Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Walter Bonatti a été une immense fierté. »
Mais le ton « héroïsant, belliqueux » de ces récits, « comme si la montagne n'était qu'une histoire de conquête », a fini par le lasser. « L'alpinisme est certes une affaire sérieuse, mais je le pratique de manière beaucoup plus simple et joyeuse. Dans les refuges, je vois des gens heureux, pas des guerriers… »
L'épreuve de l'accident et le soutien des livres
Des lectures qui ont aidé à traverser l'épreuve
« Au début, les émotions étaient trop fortes, lire des romans m'était impossible », reconnaît l'écrivain. Mais quand Mathilde a commencé à aller mieux, les textes sur le deuil de Joan Didion, L'Année de la pensée magique et Le Bleu de la nuit, l'ont beaucoup soutenu.
« D'abord parce que Joan Didion a perdu son mari, sa fille, alors que ma compagne était vivante. Elle m'a donc aidé à prendre la mesure, malgré l'épreuve, de la chance que nous avions. Ensuite parce que Mathilde et moi vivions un autre genre de deuil, celui de notre vie d'avant. »
L'accompagnement de Mathilde dans la rééducation
Pendant l'hospitalisation, faire la lecture à Mathilde était « inenvisageable, beaucoup trop ambitieux pour ses capacités cognitives de l'époque ». Mais dans les couloirs du service de réadaptation neurologique, il a découvert des livres illustrés qu'il a utilisés pour l'aider à réapprendre le langage.
« Avec ces petits livres, je lui faisais réciter des mots, des phrases élémentaires, à la manière dont on accompagne un enfant à l'école primaire. » Un moment vertigineux pour l'écrivain qui venait de connaître le succès avec Son odeur après la pluie : « J'étais évidemment content du succès du livre, mais je devais au même moment aider Mathilde à se réapproprier le langage. »
Personnages de roman rêvés
Cédric Sapin-Defour aimerait rencontrer deux personnages de la littérature islandaise : Benedikt, le héros du Berger de l'Avent de Gunnar Gunnarsson, et le gamin de la trilogie Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson.
« Si je pouvais un jour pousser la porte d'un cabanon de montagne, les trouver assis là tous les deux, prendre place à leur table et les écouter, quelle joie ! Car rien ne m'émeut plus que cette idée d'affronter la nature, les éléments, et de risquer sa vie pour des raisons qui ne sont futiles bien sûr qu'en apparence… »



