Carole Boinet dévoile L'enthousiasme, un roman intime sur la violence et le désir féminin
En ce dimanche matin dans le 20e arrondissement de Paris, l'appartement de Carole Boinet révèle immédiatement son univers. Le parquet mène à une kitchenette bleu-verte, quelques plantes égayent l'espace, et surtout, une imposante bibliothèque tapisse le mur du salon. Directrice du magazine culturel Les Inrockuptibles depuis 2022 et nouvellement écrivaine, Carole Boinet accueille parmi les essais de Virginia Woolf et Maggie Nelson, la biographie de David Bowie et Blonde de Joyce Carol Oates. Les livres débordent de toutes parts, certains empilés au sol en attente d'une place sur les étagères déjà surchargées.
Un premier roman personnel et frappant
Née à Saint-Brieuc en 1987, Carole Boinet a livré en janvier 2026 L'enthousiasme, un premier roman à l'imaginaire obsédant. Cette réflexion contemporaine sur la violence, la résilience et l'incomposition amoureuse questionne profondément la sexualité des femmes. L'histoire suit une journaliste qui quitte soudainement Paris pour s'enterrer dans la maison familiale de sa Bretagne natale, censée écrire un livre d'interviews sur l'amour et le sexe, mais confrontée à une absence d'enthousiasme troublante.
"Le sexe n'est pas uniquement de l'ordre du divertissement ou de la frivolité", explique Carole Boinet, assise sur son canapé. "C'est aussi un moyen de raconter la société actuelle, de partager à la fois des douleurs, des grandes joies, des récits qui sont au fondement de nos individualités et de nos identités. La vie intime est extrêmement politique. Il faut vraiment s'y intéresser."
Explorer les traumatismes invisibles
À l'origine de L'enthousiasme se trouve une violence sexuelle : un viol à dix-huit ans, raconté dans le roman. Carole Boinet a mis cinq ans de réflexion pour formuler ce récit de questionnement. "J'ai senti que quelque chose d'étrange s'était passé", confie-t-elle. "Je ne mettais pas en bouche le mot agression, ni le mot viol. C'est douze ans plus tard, pendant #MeToo, en découvrant des récits qui ressemblaient aux miens, que j'ai pu concéder le fait qu'il m'était arrivé un événement violent."
L'autrice insiste sur la nécessité de consigner ces récits : "Il faut parler de sexe à l'écrit, que la parole ne soit pas que orale. Lire des témoignages ou des récits autour de cette question, qu'ils soient violents ou non, garantit une société saine." Son roman pose cette question centrale : que reste-t-il à l'intérieur, après la violence ?
Le désir féminin dans toute sa complexité
Dans L'enthousiasme, la narratrice se débat face à des désirs incontrôlables, visionnant chaque matin du porno hardcore avant même son premier café. "Les femmes sont imprégnées par le porno mainstream, et par un ensemble de représentations patriarcales qui façonnent notre manière d'être au monde", analyse Carole Boinet. "On peut tenter de les déconstruire, mais seulement jusqu'à un certain point. Il faut aussi s'intéresser à nos troubles, notre part d'ombre."
La narratrice pourrait assumer ses fantasmes si elle rencontrait chez ses partenaires une égalité dans le jeu. Or, constate l'autrice, "beaucoup d'hommes hétéros semblent encore se poser peu de questions sur leur propre sexualité. Et cela, malgré #MeToo. Il existe finalement peu de livres où des hommes hétéros interrogent réellement leur désir, leurs pratiques et leurs contradictions."
Une écriture instinctive et fragmentaire
Formée à khâgne et hypokhâgne en lettres et philosophie, puis aux Arts visuels, Carole Boinet revendique une écriture instinctive. Comme Marguerite Duras qu'elle admire profondément, elle refuse l'exhaustivité et les descriptions minutieuses, préférant laisser les fragments et les silences raconter leur histoire. "Duras disait qu'écrire, c'est hurler sans bruit. Et je le pense", affirme-t-elle. "Un texte peut être extrêmement bruyant, comme une musique jouée si fort qu'elle en devient insupportable."
Amoureuse des mots et de la musique, l'autrice a développé son style au fil de sa carrière journalistique aux Inrockuptibles, où elle traite l'actualité musicale depuis ses débuts en stage à 25 ans. Elle a également dirigé l'éditorial de l'émission Crac-Crac en 2017 et repris les rênes du numéro spécial sexe estival du magazine.
Regards vers l'avenir
Interrogée sur sa vision du futur, Carole Boinet exprime des craintes concernant l'intelligence artificielle et le sexe : "J'ai peur que les garçons soient englués dans les mêmes schémas de porno patriarcal, et qu'ils puissent, en plus, produire leur propre porno, avec des avatars qui leur répondraient de façon extrêmement docile et soumise."
Malgré ce pessimisme, elle garde espoir : "J'espère juste qu'on va continuer à parler de sexualité de façon ouverte, parce que c'est par la parole qu'une société peut évoluer." Pour elle, la littérature reste "le plus puissant des arts", capable de transformer durablement les imaginaires.
Quant à son propre avenir, Carole Boinet aspire à devenir "une grande romancière multiprimée" tout en continuant à faire circuler la parole, peut-être à travers une émission ou un podcast. Son père lui a légué une philosophie qui guide sa démarche : "Il faut crocher dedans", c'est-à-dire se battre contre vents et marées pour rester droit et garder ses valeurs.



