Bartabas présente son premier roman « Les cogne-trottoirs » à Nice et Hyères
Bartabas dévoile son premier roman à Nice et Hyères

Calme, droit, passionné, habité, presque en apesanteur… Bartabas continue d'avancer comme il entre en piste. Mais depuis quelques années, le créateur du Théâtre équestre Zingaro et de l'Académie de spectacle équestre de Versailles troque un peu la sciure pour le papier. Après des récits autobiographiques (D'un cheval l'autre, 2020 ; D'un geste vers le bas, 2024) et de la poésie (Les Cantiques du Corbeau, 2022), l'écuyer-poète signe avec Les cogne-trottoirs (éditions Gallimard) un premier roman bouillonnant, à la fois tendre et cru, ode aux saltimbanques des années 1970 et 1980, à la liberté brute et aux êtres vivant à la marge.

Un hommage vibrant aux saltimbanques

Invité d'honneur de la Fête du livre d'Hyères, ce dimanche 31 mai, après avoir présenté ses écrits au Festival du livre de Nice les 29 et 30 mai, l'artiste dévoile un peu plus cette autre voie qu'il s'est ouverte : celle de l'écriture. « Travailler avec les chevaux m'a appris à écrire », confie-t-il d'une voix douce, loin de l'image du « Bartabas le Furieux » qui lui colle encore parfois à la peau. Pour lui, le spectacle équestre et la construction d'une phrase relèvent d'une même recherche : « Le rythme, l'équilibre, l'intention d'un geste, la justesse d'un mot… c'est très proche. »

Pendant quarante ans, il a écouté le vivant dans le silence des écuries, dormant à côté des chevaux dans des caravanes (aujourd'hui encore, même s'il vient d'acheter « une petite maison d'écriture »), et travaillant le détail jusqu'à l'obsession. « C'est une discipline quotidienne, solitaire aussi. Avec un cheval, tu analyses des sensations, des émotions, à travers le corps. L'écriture, c'est pareil », souffle celui qui fêtera ses 69 ans dans quelques jours.

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Un conte urbain au cœur du Paris des parias

Dans Les cogne-trottoirs, cette sensibilité affleure partout. Le roman s'ouvre comme un conte brumeux. Cascabelle, adolescente muette aux cheveux d'argent, fuit la ferme de son oncle après y avoir mis le feu. À ses côtés, un âne funambule et philosophe nommé Balthazar. Ensemble, ils traversent une forêt avant de gagner « Paris la lépreuse, Paris la crasseuse, Paris la poisseuse », où les attend une autre famille : les Baladins du Temple. Là commence un roman d'apprentissage à ciel ouvert, peuplé de personnages tendres et fracassés, de « parias qui goûtent au mirage, se révèlent dans le regard émerveillé des badauds ».

Il y a l'Amiral, chef de troupe illuminé de cette « couvée du cœur » ; Taillefert, le fort des Halles ; la Paluche, dit l'Ange Gabriel ; Madame Louise, la Fouine ; le Père Joly, ancien défroqué… Tous vivent dans les pavillons abandonnés, sillonnent les trottoirs, improvisent des spectacles, surgissent puis disparaissent « comme des fantômes ».

La nostalgie d'un théâtre sans intermédiaires

Cette galerie de gueules cassées, aux corps prématurément usés, inspirée de personnes croisées dans la jeunesse de Bartabas, fait ressurgir tout un monde disparu. Car avant Zingaro et ses décennies de tournées monumentales entre Tokyo, New York et Paris, il y eut les Halles encore populaires, les spectacles improvisés sur le macadam, les artistes qui passaient le chapeau pour survivre. « À cette époque, beaucoup d'appartements dans le Marais n'avaient même pas l'eau courante », rappelle-t-il. Dans le livre, cette mémoire devient presque politique. Bartabas y célèbre un théâtre sans intermédiaires, joué « chez les gens puisque la rue est à tout le monde. Le public était debout. Il fallait l'attraper et le garder. Quand les festivals et les villes ont commencé à acheter ces spectacles, ça a changé la nature même de ce rapport. »

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Le pouvoir du silence et l'émancipation par les mots

Au milieu de cette famille recomposée avance Cascabelle, enfant muette à l'écoute du monde. Son silence n'est pas un manque mais une force. « Le muet, comme l'animal, pousse à la confidence. On lui parle parce qu'on sait qu'il ne répétera pas. » Tous se racontent à elle : leurs enfances fracassées, leurs rêves ratés. Balthazar, son âne — « car l'âne vit deux fois plus longtemps qu'un cheval. Il connaît mieux le temps », sourit Bartabas, amusé par ce pied de nez à ceux qui l'attendaient forcément du côté des canassons — observe les humains avec un regard presque métaphysique. « Pendant qu'elle lit, lui pense », résume Bartabas.

Car les livres traversent aussi le roman. Hugo, Flaubert, Alain-Fournier deviennent pour Cascabelle des chemins d'émancipation. « Lire, c'est comme un entraînement physique. Plus tu lis, mieux tu lis. Et je me suis vite rendu compte que Cascabelle m'échappait, qu'elle deviendrait écrivaine, qu'elle a cette acuité », raconte-t-il. Une découverte pour cet homme habitué aux spectacles sans paroles. « Dans mes créations, il n'y a pas vraiment d'histoire. Là, les personnages ont commencé à me guider », dit celui qui échafaude un nouveau spectacle pour octobre 2026, autour de son dernier cheval de scène, Tsar, avant sa retraite. Avec, cette fois, des textes mêlés à la piste. Comme si désormais, chez Bartabas, les mots et les chevaux galopaient ensemble.

Festival du livre de Nice. Jardin Albert 1er. Vendredi 29 et samedi 30 mai de 10 à 19h. Rencontre vendredi 29 à 16h. Gratuit.

Fête du livre de Hyères. Forum du Casino (3 avenue Ambroise Thomas). Dimanche 31 mai de 10h à 18h. Grand entretien animé par Emmanuel Khérad à 16h. Gratuit.

« Les cogne-trottoirs » de Bartabas. Éditions Gallimard. 288 pages. 21 euros.