Le retour attendu d'Arundhati Roy à la prose narrative
Cela faisait huit longues années que la célèbre écrivaine indienne Arundhati Roy s'était consacrée exclusivement à l'écriture d'essais, militant sans relâche contre les catastrophes environnementales, l'ultralibéralisme et le nationalisme hindou. Huit années durant lesquelles ses nombreux admirateurs attendaient avec impatience un texte plus personnel de l'autrice du remarquable Le Dieu des petits riens, publié chez Gallimard en 1998. L'attente est enfin récompensée avec la parution de Mon refuge et mon orage, un ouvrage qui marque son retour à la prose narrative.
Un portrait maternel d'une rare intensité
Dans ce nouveau livre, Arundhati Roy dresse le portrait inoubliable de sa mère, Mary Roy, une femme exceptionnelle à la personnalité complexe. Professeure engagée dans le Kerala, Mary Roy apparaît comme une figure à la fois lumineuse, charismatique, redoutable et dure. L'autrice explore avec une profondeur rare la relation ambivalente qui les a unies, décrivant une mère qui fut simultanément son "refuge" et son "orage".
Le récit avance par éclats, retours en arrière et obsessions, comme si la langue elle-même mimait le travail de la mémoire traumatique. Roy y examine l'irréductible ambivalence de l'amour-rage qu'une fille peut éprouver pour sa mère, une relation qu'elle a dû fuir tôt pour se construire, mais qui lui a transmis le goût de l'écriture, de la probité intellectuelle et de la liberté.
Les racines privées d'un engagement public
Ce texte, mélange subtil d'autobiographie et d'autofiction, révèle comment la dissidence publique de l'écrivaine plonge ses racines dans ce contexte familial intime. À travers le portrait de sa mère, Roy brosse en filigrane un tableau de l'Inde des années 1960 à nos jours, montrant comment les combats personnels et les luttes collectives s'entremêlent.
Mon refuge et mon orage se présente comme un livre splendide, tout en émotion contenue, qui allie avec maîtrise limpidité et profondeur. Il prouve une fois de plus l'immense talent d'Arundhati Roy, revenue à la prose narrative non pas simplement pour raconter des histoires, mais pour montrer d'où vient celle, la sienne, qu'elle n'a jamais cessé de repousser et de chérir.
Une sélection littéraire riche et variée
Cette semaine, Le Monde des livres propose également d'autres découvertes littéraires notables :
- Le nouvel album de Joann Sfar, Terre de sang, qui témoigne de ses rencontres, particulièrement avec des Palestiniens de Cisjordanie
- L'essai collectif Crimes contre l'humanité à l'ESMA, dirigé par Claudia Feld et Marina Franco, qui détaille l'histoire d'un lieu de torture et de mort à Buenos Aires sous la dictature argentine (1976-1983)
- L'anthologie des œuvres de l'Italien Curzio Malaparte dans la collection Quarto, incluant ses célèbres romans Kaputt et La Peau
- Le nouveau récit de Christophe Boltanski, Le Trait de côte, qui évoque la figure de son arrière-grand-père, douanier à Barfleur dans la Manche
Cette sélection éclectique témoigne de la vitalité de l'édition contemporaine, avec des auteurs qui explorent des thèmes aussi variés que la mémoire familiale, les conflits géopolitiques, l'histoire des dictatures et les questions identitaires.



