Qu’on ne compte pas sur Umberto Eco pour défendre ce "chef de bande" d’Arsène Lupin : "Soyons francs, Lupin, c’est Lucky Luciano, Andreotti, Liggio, Kissinger, Brejnev, Nixon et Al Capone réunis." Bref, un gangster assoiffé de pouvoir qui aurait contaminé l’imaginaire de notre jeunesse – au même titre que Tony Montana, le malfrat incarné par Al Pacino dans Scarface. Sur ce coup-là, le sémiologue ne s’était-il pas un peu perdu dans l’étude des signes ?
Romain Gary, un défenseur enthousiaste
Romain Gary ne partageait pas son analyse abracadabrante, comme il le raconte dans La Promesse de l’aube : "En dehors des lectures qui, enfant, m’étaient recommandées, je me plongeais dans l’univers fabuleux d’Arsène Lupin. Ce dernier m’enchantait particulièrement et je m’efforçais d’imposer à mon visage la grimace caustique, menaçante et supérieure du héros qui ornait la couverture du livre. J’y réussissais assez bien – et aujourd’hui encore." Que fit-il quand il tomba malade d’un rein ? "Vomissant du sang noir, j’appelais à ma rescousse d’Artagnan et Arsène Lupin." Et quand il dut quitter son pays natal, il n’emporta que trois livres, dont un volume des aventures du plus distingué des voleurs…
G régoire Bouillier : du côté de Gary
Entre Eco et Gary, l’écrivain Grégoire Bouillier est du côté du second. Son essai Un printemps avec Arsène Lupin nous replonge dans notre enfance ou notre adolescence, lorsque l’on découvrait avec émerveillement l’œuvre de Maurice Leblanc. Mais Leblanc, au fond, l’intéresse assez peu. Bouillier se souvient que, au début des années 1990, le critique de cinéma Serge Daney rêvait d’une SPP, soit une Société de Protection des Personnages, qui prendrait "le parti des personnages contre les auteurs". Certains héros peuvent être envisagés comme des êtres à part entière. Constitué d’une quinzaine de romans et d’une trentaine de nouvelles, le "canon lupinien" (comme disent les exégètes) permet de retracer la biographie de cet homme insaisissable, et de tenter d’en cerner la personnalité.
Portrait d'un gentleman cambrioleur
Né en 1874, Arsène Lupin est d’origine aristo du côté de sa mère, d’où sa recherche de "la société la plus choisie". Il a étudié la dermatologie à l’hôpital Saint-Louis. A la fois sportif et lettré, il pratique le jiu-jitsu et peut "réciter par cœur Homère en grec" (ce que l’on apprend dans La Comtesse de Cagliostro). Sa galanterie et son sang-froid sont documentés. Rappelons en revanche que le monocle et le haut-de-forme appartiennent à la légende : c’est à cause des illustrations de Léo Fontan que ces accessoires se sont imposés dans l’inconscient collectif.
Maurice Leblanc et son héros : une relation complexe
De la même façon que Conan Doyle avait fini par détester Sherlock Holmes, Maurice Leblanc nourrissait des sentiments mitigés envers Arsène Lupin. Il n’empêche qu’ils étaient proches en termes de philosophie. Leblanc, qui pouvait être moraliste, glisse cet aphorisme à la fin de l’un de ses livres : "On voit les choses plus clairement à travers le rire qu’à travers les larmes." Dans L’Aiguille creuse, s’adressant à Isidore Beautrelet, Arsène Lupin lui adresse cette leçon de vie : "Mais ris donc, gosse… Vrai, t’as pas le sourire. Tiens, tu manques… comment dirais-je ? Tu manques de primesaut. Moi, j’ai le primesaut." Derrière le "primesaut", on peut ranger quelques vertus cardinales : le devoir de gaieté, la vitalité, l’humour, la résistance à l’esprit de sérieux – des qualités dont manquent cruellement les personnages des romans de notre siècle, si souvent plaintifs.
Un héros sujet à l'abattement
Malgré sa désinvolture de dandy à la Jacques Dutronc (qui lui consacra la savoureuse chanson Gentleman cambrioleur), Arsène Lupin pouvait être sujet à l’abattement. Dans 813, peut-être l’histoire la plus sombre qui lui soit consacrée, il rate une tentative de suicide. Romain Gary, hélas, réussit la sienne. Peut-être n’avait-il pas assez médité les aventures de son héros d’enfance ?
Un printemps avec Arsène Lupin par Grégoire Bouillier. Equateurs/France Inter, 362 p., 15 €.



