Antoine Compagnon : « En 1966, la France avait des projets qui fascinent les jeunes »
Antoine Compagnon : « En 1966, la France avait des projets »

À l'invitation de la Ville de Nice, l'académicien et professeur émérite au Collège de France Antoine Compagnon préside la 30e édition du Festival du Livre, axée sur la « transmission ». Entre la révolution numérique qui bouscule nos capacités cognitives, sa passion pour Matisse et la parution de son dernier titre, « 1966, année mirifique » (Gallimard), il pose un regard aussi aiguisé qu'essentiel sur notre époque.

La transmission, un défi majeur

Pour Antoine Compagnon, le mot « transmission » est presque un euphémisme. Derrière se cachent des notions plus graves : la tradition, le patrimoine, l'héritage. « Ce sont des termes parfois jugés trop lourds, voire perçus comme des gros mots, explique-t-il. On préfère la neutralité apparente de la transmission. Pourtant, se cachent des questions existentielles : qu'est-ce qui passe réellement d'une génération à la suivante ? Qu'est-ce qu'on conserve de l'écriture ? Quelle identité et quelles valeurs choisit-on de léguer ? »

Interrogé sur la rupture anthropologique que représenterait le numérique, Compagnon nuance : « Lire numériquement reste de la lecture. En revanche, je suis plus sceptique sur le livre audio. En nous imposant le rythme et l'interprétation d'une voix, il anéantit le pouvoir de la lecture, où l'on doit rester maître du temps, s'arrêter, revenir en arrière. Le livre papier engage une mémoire spatiale et une autonomie cognitive irremplaçables face au flux des images et des séries. »

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Matisse et Nice, laboratoire chromatique

Dans son ouvrage « Un hiver avec Matisse », Compagnon marie le livre au format podcast. « Le podcast de quelques minutes fonctionne comme un apéritif, un avant-goût, explique-t-il. Il donne le goût de la lecture, mène l'auditeur à ouvrir les Essais de Montaigne ou les Fleurs du Mal. Pour Matisse, c'était un défi radiophonique : parler de formes et de couleurs pour donner envie d'aller voir ses œuvres. »

Nice a été pour Matisse bien plus qu'un cadre de villégiature. « Le fauvisme est né à Collioure, mais Matisse est un homme du Nord aux premières œuvres sombres. C'est en Corse, puis à Nice où il s'installe de 1917 à 1954, qu'il déploie toute l'ampleur de la lumière et du bleu. À Nice, il cherche l'essentiel, une économie de moyens qui culmine avec ses gouaches découpées. »

1966, année mirifique

Compagnon a choisi de scruter 1966 plutôt que le mythique Mai 68. « 1966 est une année d'inflexions discrètes mais capitales à long terme, affirme-t-il. C'est le sommet invisible des Trente Glorieuses. Les Français ne se savent pas encore si prospères, mais les courbes fléchissent : on fait moins d'enfants, on prend plus de vacances, la civilisation des loisirs démarre. C'est le boom des étudiants à l'université, l'explosion de la consommation culturelle symbolisée par la folie du porte-clés publicitaire ! »

Sur le plan politique, c'est la normalisation gaullienne avec la première année pleine de la présidence au suffrage universel direct. En février 1966, la loi permet aux femmes mariées d'ouvrir un compte bancaire ou de signer un contrat de travail sans l'autorisation de leur mari. C'est aussi la proposition de loi Neuwirth sur la contraception.

Intellectuellement, c'est le triomphe des sciences humaines avec le succès phénoménal des « Mots et les Choses » de Michel Foucault. « On assiste au remplacement de la génération Sartre par les structuralistes (Foucault, Barthes, Lacan, Lévi-Strauss), note Compagnon. C'est aussi l'année de Marguerite Duras, écrivaine totale, omniprésente à la télévision dans l'émission culte Dim Dam Dom. »

Un basculement mémoriel

Le dernier chapitre de son livre est consacré à la prise de conscience de la Shoah. « En 1966, les débats autour de la traduction d'Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem) et du livre de Jean-François Steiner (Treblinka) brisent un silence, explique-t-il. Jusque-là, l'histoire officielle utilisait l'euphémisme « mort en déportation » et mélangeait tous les camps. Fin 1966, la distinction devient nette entre camps de concentration et camps d'extermination. Le voile se déchire. »

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Un écho auprès des jeunes générations

« Mon livre rencontre un écho surprenant auprès des jeunes générations, se réjouit Compagnon. Pourquoi ? Parce qu'ils sont curieux d'une époque où la France avait un élan, des projets, et cultivait la « prospective ». En 1966, on réfléchissait collectivement à ce que serait le pays trente ans plus tard. Cet enthousiasme pour l'avenir fascine notre époque plus sceptique. »

C'est là tout le rôle d'un événement comme le Festival du Livre de Nice : défendre la lecture, aller à la rencontre des lecteurs et réinsuffler ce goût de l'avenir et du partage.

Repères biographiques

  • 1950 : Naissance à Bruxelles. Fils du général Jean Compagnon, il passe une partie de son enfance à l'étranger, notamment aux États-Unis, avant de revenir marquer ses années de lycée au Prytanée national militaire de La Flèche.
  • 1970 : Scientifique de formation, il intègre l'École Polytechnique. Épris de littérature, il devient pensionnaire de la Fondation Thiers et entame une carrière de chercheur sous la houlette de Roland Barthes.
  • 1985 : Après avoir enseigné à l'université de Rouen, il devient professeur de littérature française à la prestigieuse Columbia University de New York, où il passera plus de trois décennies.
  • 2006 : Élu professeur au Collège de France, il occupe la chaire de « Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie » jusqu'en 2021.
  • 2022 : Élu à l'Académie française au fauteuil de l'écrivain Yves Pouliquen.

Le Festival du Livre de Nice se déroule les vendredi 29, samedi 30 et dimanche 31 mai de 10 h à 19 h, entrée libre. Antoine Compagnon participera vendredi 29 mai à 16 h à une rencontre au jardin Albert 1er, dans l'espace Forum des Auteurs.