Anna Marly, la résistante derrière l'hymne de la liberté
Le 16 février 2006, Anna Marly s'éteignait à l'âge de 88 ans. Figure méconnue mais essentielle de la Résistance française durant la Seconde Guerre mondiale, elle est la compositrice du célèbre Chant des partisans, un hymne de ralliement qui continue de vibrer dans la mémoire collective. Cet article, inspiré d'un hommage paru en août 2000, retrace l'histoire captivante de cette chanson devenue symbole de lutte et de fraternité.
Un héritage musical ancré dans l'histoire de France
Dans les années 1960, les candidats au certificat d'études devaient mémoriser trois textes musicaux : La Marseillaise, Le Chant du départ et Le Chant des partisans. Si le premier couplet de La Marseillaise est familier à chaque Français, Le Chant du départ, datant de 1794, reste moins connu malgré les efforts de l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing pour le promouvoir. En revanche, Le Chant des partisans, composé à Londres en 1943, conserve une résonance puissante, près de soixante ans après sa création. Les générations actuelles, notamment les 20-30 ans, se le sont approprié, en modifiant ses rythmes sans altérer son esprit de résistance et de liberté.
La genèse romanesque d'un hymne patriotique
La naissance du Chant des partisans est un récit empreint de romanesque, mêlant patriotisme, amitié, intuition et improvisation dans le contexte tumultueux de la guerre. En 1943, à Londres, Emmanuel d'Astier de La Vigerie cherche un indicatif musical pour l'émission secrète Honneur et patrie. Il est entouré de figures de la Résistance comme Fernand Grenier, Henri Frenay, Joseph Kessel et Maurice Druon. Kessel et Druon, après une périlleuse traversée de l'Espagne sous une tempête de neige, arrivent à Londres accompagnés de Germaine Sablon, sœur du chanteur Jean Sablon.
Dans ce même Londres réside Anna Betoulinski, née en 1917 pendant la révolution d'Octobre. Devenue Anna Marly, elle danse dans les Ballets russes avant de se produire dans des cabarets. Cantinière au quartier général de Carlton Garden, elle sert un jour une soupe froide au général de Gaulle, qui lui demandera de la réchauffer. Sur sa guitare, elle compose des chansons qu'elle interprète dans les casernes et les night-clubs, créant notamment Paris est à nous. Un de ses airs, Partizanski, inspiré des films de guerre soviétiques, est choisi par d'Astier comme indicatif. Claude Dauphin en siffle la mélodie, mais d'Astier souhaite des paroles en français pour en faire un chant de ralliement pour l'Armée des ombres.
La création rapide et inspirée des paroles
Dans un petit hôtel du Surrey, Joseph Kessel et Maurice Druon se mettent au travail. En un après-midi, ils écrivent les paroles, commençant par Ami entends-tu le cri sourd du hibou... avant de le modifier par respect pour les hiboux, optant finalement pour les corbeaux au vol noir. Un témoin s'exclame alors : C'est la nouvelle Marseillaise ! En effet, des similitudes apparaissent, comme le sang noir évoquant le sang impur de l'hymne national.
Le chant se propage rapidement : Germaine Sablon l'interprète dans le film Pourquoi nous combattons d'Albert Cavalcanti, le texte paraît dans Les Cahiers de la Résistance, et les aviateurs britanniques le parachutent au-dessus des maquis. Il devient un symbole de résistance, fredonné par des prisonniers dans leurs cellules et chanté par des fusillés.
Une postérité durable et adaptée
Après la Libération, Le Chant des partisans est joué dans toutes les manifestations célébrant la Résistance. André Malraux l'évoque lors de l'entrée de Jean Moulin au Panthéon, lançant : Écoute, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le chant du malheur. La jeunesse a écouté, et l'hymne a été repris par des artistes comme Yves Montand, les Chœurs de l'Armée rouge, Johnny Hallyday, et plus récemment le groupe toulousain Zebda, qui l'adapte pour dénoncer l'injustice sociale et la xénophobie.
Maurice Druon a déclaré : Je tiens pour grâce mystérieuse et comme la justification d'un destin d'écrivain que d'avoir, un jour, pu coïncider avec la conscience d'un peuple. Cette coïncidence perdure, faisant du Chant des partisans un héritage vivant, témoin de l'esprit de résistance et de liberté qui anime encore les générations actuelles.



