Amélie Nothomb : « L’oiseau, c’est l’animal génial par excellence »
Amélie Nothomb : « L’oiseau, c’est l’animal génial »

Deux ans après Psychopompe, Amélie Nothomb signe son 35e roman, L’Adolescence du perroquet, une fable aviaire drôle et insolite. Dans un entretien au Midi Libre, la romancière explique pourquoi le perroquet Gris du Gabon est « l’animal génial par excellence » et met en garde contre la cohabitation avec cet oiseau à l’intelligence redoutable.

Une fable sur l’attachement non réciproque

Peu avant le confinement de 2020, Alban, chroniqueur radio, recueille un bébé perroquet prénommé Jo. La cohabitation devient chaque jour plus difficile. Ce roman s’inscrit dans la veine du conte aviaire, mais aborde aussi des choses « très réalistes et réelles » sur le Gris du Gabon, l’amour, le lien parent-enfant, la parentalité et l’attachement non réciproque.

Dans Psychopompe, l’autrice avait évoqué son amour pour les oiseaux sous l’angle du vol. Cette fois, elle explore une autre séduction de l’espèce aviaire : le chant et la phonation. « Le perroquet est un spécialiste dans ce domaine. C’est un parleur et un chanteur hors pair. Son chant, qui est très méconnu, est extrêmement beau », confie-t-elle.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le Gris du Gabon est un oiseau magnifique, avec des yeux « noir et or splendides ». C’est à cause de cette beauté qu’Alban se prend d’une passion parentale pour lui. Il croit à la réciprocité de cet attachement, mais il se trompe : dès l’adolescence, Jo commence à lui manifester une haine irrationnelle.

Une adolescence qui peut durer quinze ans

Les perroquets font-ils vraiment des crises d’adolescence ? Amélie Nothomb répond par l’affirmative, du moins pour les Gris du Gabon. « C’est une certitude. Et en plus cette crise d’adolescence peut s’éterniser puisqu’ils ont une durée de vie comparable à la nôtre. L’adolescence du perroquet dure généralement quinze ans. Dans le meilleur des cas, cela se termine, mais certains restent agressifs toute leur vie », explique-t-elle.

L’intelligence du Gris du Gabon est « probablement la plus élevée de tous les oiseaux », mais elle est souvent mise au service de la perversité. « Je n’ai rien inventé de sa capacité de destruction psychologique et physique qui est considérable. Donc, ce livre est aussi un avertissement aux gens qui voudraient avoir un Gris du Gabon chez eux », prévient-elle.

Ce qui fascine l’écrivaine, c’est aussi la maîtrise du langage par cet oiseau. « Contrairement à ce qu’on croit, non seulement il parle, mais il sait ce qu’il dit, il comprend le langage et l’emploie en toute connaissance de cause. Le Gris du Gabon peut inventer des façons de parler que nous n’avons pas. Il est capable d’inventer des séquences ou même de faire des utilisations métaphoriques de bruits comme la chasse d’eau », raconte-t-elle, citant un perroquet qui imitait ce son pour exprimer son mépris d’une question.

L’amour, « l’injustice suprême »

La quatrième de couverture annonce : « L’amour n’est pas un dû ». Dans la relation entre Alban et Jo, Alban, qui n’a jamais voulu d’enfant, se prend pour le père et la mère de l’oiseau. « Je pense qu’on peut se sentir parent dans des circonstances qui ne sont pas du tout celles de la nature. Je connais beaucoup de gens qui se sentent parents de leurs animaux. Parfois, ça donne des résultats magnifiques, parfois c’est désastreux », observe l’autrice.

Alban est un bon parent, mais rien n’explique la détestation que Jo lui voue. « On peut s’en indigner, mais c’est un constat, il existe des enfants qui n’aiment pas leurs parents. En amour, la morale n’a aucun impact. On a beau vous dire que c’est un devoir d’aimer ses parents, ça ne marche pas. Encore moins avec un perroquet. Et même si on aimerait croire que l’amour se gagne ou se mérite, ce n’est pas vrai. L’amour, c’est l’injustice suprême. Et sa réciprocité n’est jamais garantie », affirme-t-elle.

La parentalité est un thème récurrent dans ses romans. Elle explique cette obsession par une indignation ressentie à 9 ans, quand sa mère lui a dit : « Tu sais, personne n’est obligé d’aimer ». Une phrase qui l’a indignée « au superlatif », mais dont elle a compris plus tard qu’elle n’était qu’un constat, pas un jugement moral.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Une rivalité entre l’homme et l’oiseau

Pour Amélie Nothomb, il existe une rivalité entre les humains et les oiseaux, ce qui explique que beaucoup de gens ne les aiment pas ou en ont peur. « L’oiseau est rarement très attachant, il n’est pas tendre comme le chien ou caressant comme le chat. Il est très beau, mais il est distant et tient l’homme en respect. C’est aussi pour cette raison qu’il est mon animal fétiche », confie-t-elle.

Elle a déjà essayé d’apprivoiser un oiseau, sans résultat. « L’oiseau n’est pas apprivoisable et je crois que ça participe à ma fascination. L’oiseau nous contemple toujours avec un peu de mépris », ajoute-t-elle. Le goéland, en particulier, se venge en pratiquant la défécation en vol, « et on dirait même qu’il vise ». Mais l’autrice relativise : « C’est de bonne guerre. Nous, on fait bien pire aux oiseaux. »

Si les oiseaux ont toujours cet air supérieur, c’est parce que les humains ont tout imité d’eux. « L’oiseau, c’est l’animal génial par excellence. Il a parlé bien avant nous, il a chanté bien avant nous et pour le vol, il nous a largement précédés, car l’aviation, si on y réfléchit, c’est très récent », conclut-elle.

L’Adolescence du perroquet, éditions Albin Michel, 18,90 euros, 160 pages.