Mamie Tik, de la garde royale thaïlandaise aux fourneaux bordelais
Depuis 1984, Prayook Xans, surnommée affectueusement Mamie Tik par sa clientèle, règne sur son petit restaurant de cuisine thaïlandaise au cœur du quartier Saint-Michel à Bordeaux. Derrière cette figure locale se cache un passé extraordinaire : cette femme de 71 ans fut pendant des années la garde du corps personnel de sa majesté Bhumibol Adulyadej, le roi Rama IX de Thaïlande.
Une vie entre deux mondes
Née Prayook Mahavong le 11 juin 1953, elle porte un nom de la famille royale thaïlandaise. Recrutée spécialement pour protéger le monarque, elle suivit une formation militaire exigeante avant d'intégrer la garde royale. « En Thaïlande, le roi est considéré comme un saint », explique son fils Gaëtan, né à Bordeaux en 1990.
Dans son établissement bordelais, un photo-montage de Rama IX trône fièrement. Le souverain, qui régna de 1950 à 2016, avait pour obsession de préserver la monarchie tout en paraissant proche de son peuple. « Mon roi », murmure-t-elle encore avec respect lorsqu'elle évoque cette première vie à 10 000 kilomètres de la France.
Missions royales et formation militaire
Lors des déplacements du souverain, elle faisait partie des 300 personnes qui l'accompagnaient. « Nous allions dans les villages chez les pauvres, le roi leur donnait de l'argent et nous arrachions les fleurs d'opium pour qu'ils cultivent autre chose », se souvient-elle. La culture de cette drogue ayant été interdite en 1959, ces missions combattaient simultanément la pauvreté et les pratiques illicites.
Maîtrisant parfaitement la lutte au corps à corps, Mamie Tik raconte avoir identifié et arrêté des dealers durant ses années de service. Une formation qui lui servira plus tard, comme le rappelle son fils : « Petit, je l'ai vue neutraliser des jeunes qui mettaient le bazar dans la rue à Bordeaux. J'ai dit : 'Maman, on est en France, ça ne se fait pas !' À la maison, ça filait droit. »
La rencontre qui changea tout
En 1971, lors d'un voyage en Thaïlande, Didier Xans, un Bordelais, tombe malade en vacances. Prayook, alors jeune garde du corps, l'amène à l'hôpital. Commence alors une correspondance épistolaire qui durera des années. De retour en Thaïlande, Didier la demande en mariage. Elle accepte et le suit à Bordeaux en 1982.
Le mari de Mamie Tik avait lui aussi un parcours remarquable : pâtissier à la Maison Darricau (fondée en 1915) avant de travailler pour la Maison Lenôtre à Paris, il fut finalement recruté pour « servir à manger au président Valéry Giscard d'Estaing ».
L'installation à Bordeaux et la création du restaurant
Les débuts en France furent difficiles. « Pour moi, la vie était dure, plus qu'en Thaïlande », confie-t-elle. Ne parlant pas français et s'ennuyant pendant que son mari travaillait, elle entreprit de vendre des gâteaux sur le marché avec un simple panier en osier. Le succès fut immédiat : tout se vendait. Son mari lui fabriqua alors un chariot.
En 1984, le couple ouvre le restaurant Tuk Tik au 1 rue Clare, à deux pas du marché des Capucins. Mamie Tik y propose une cuisine thaï « non francisée », préparée devant les clients selon les traditions familiales. « Pendant que mes copines jouaient, moi je devais écraser le piment pour faire une pâte », se souvient-elle de son apprentissage auprès de sa mère, commerçante de profession.
Une famille cosmopolite aux racines préservées
La famille Xans incarne le métissage culturel. Le père de Prayook, de nationalité chinoise, avait été obligé de prendre le nom thaïlandais de son épouse et faisait du commerce « d'un peu de tout par bateau ». Son fils Gaëtan s'est lui aussi lancé dans la restauration et s'est marié à une Marocaine.
Malgré ses décennies en France, Prayook Xans n'a jamais voulu prendre la nationalité française, renouvelant son permis de séjour tous les dix ans depuis 1982. Pourtant, elle reconnaît : « J'ai plus vécu ici qu'en Thaïlande. »
La Thaïlande contemporaine et l'après-Rama IX
Depuis la mort de Rama IX en 2016, Mamie Tik n'a plus envie de retourner en Thaïlande. Le royaume est entré dans une nouvelle ère sous Rama X, un souverain de 72 ans dont les frasques défraient régulièrement la chronique. « Il est interdit de parler du roi », rappelle l'ex-enfant du pays, évoquant le crime de lèse-majesté toujours inscrit dans le Code pénal thaïlandais.
Rama X, qui a vécu en Bavière au sein d'un harem, a été aperçu maintes fois faisant du shopping habillé en crop-top. En 2011, il nomma son chien Fufu « maréchal en chef de la force aérienne royale thaïlandaise ». Une vidéo le montre lors d'une soirée d'honneur en compagnie de son épouse quasiment nue.
La passion intacte après 40 ans
Aujourd'hui, la monarchie thaïlandaise n'est plus la préoccupation principale de Mamie Tik. « J'aime cuisiner devant eux. Je travaille tous les jours seule, midi et soir, je ne suis pas fatiguée et j'en ai besoin », explique-t-elle à propos de ses clients bordelais.
En 2024, elle a perdu l'amour de sa vie, Didier, mais continue son œuvre culinaire. « J'ai fini par me constituer une clientèle fidèle », constate celle qui est devenue une institution du quartier Saint-Michel, prouvant que les histoires les plus extraordinaires se nichent parfois dans les cuisines les plus modestes.



