Un toro gracié après 152 ans d'attente dans le Sud-Ouest : l'histoire de Gironcillo
Gironcillo, premier toro gracié en 152 ans dans le Sud-Ouest

Un événement historique dans les arènes d'Eauze

Le dimanche 3 juillet 2005 restera gravé dans les mémoires des aficionados du Sud-Ouest. Dans les arènes d'Eauze, dans le Gers, le matador Julien Lescarret a accompli un geste exceptionnel en graciant le toro Gironcillo du fer Pérez-Tabernero. Cet acte, appelé « indulto » dans le monde taurin, n'avait plus été observé dans la région depuis 152 ans, marquant ainsi un moment unique dans l'histoire de la tauromachie locale.

Une attente de plus d'un siècle et demi

La dernière grâce accordée à un toro dans le Sud-Ouest remontait à l'été 1853, lorsque les premières corridas « à la mode espagnole » firent leur apparition à Bayonne, dans le quartier Saint-Esprit. Certes, des précédents existaient, comme le novillo Jaquerito de Sepúlveda de Yeltes gracié par Manzanares en 1989 à Samadet, ou Idealista du fer de Fuente Ymbro « indulté » par Fernando Cruz à Garlin en 2004. Cependant, il s'agissait dans ces deux cas de novillos, des taureaux de trois ans, et non de toros adultes âgés de quatre à six ans.

Nos confrères du Sud-Est, peut-être moins exigeants sur les critères de « vie sauve », en étaient déjà à leur septième toro gracié. Dans le Sud-Ouest, l'attente était longue, mais cet honneur exceptionnel ne méritait ni braderie ni remise en cause. La patience fut finalement récompensée ce jour de juillet 2005.

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Le hasard et une lignée fabuleuse

À Eauze, le hasard a voulu que l'éleveur Juan Pérez-Tabernero se trouve aux côtés des spectateurs. Il conversait avec son frère Guillermo, basé à Madrid, qui lui commentait le comportement des toros combattus à Las Ventas. Un savoureux échange téléphonique entre frères concernant douze fauves de leur élevage.

À 19 h 48, Gironcillo, numéro 34 et dernier de l'envoi, pose son premier sabot sur le sable gersois. Juan Pérez-Tabernero prévient : « Attention, ce toro provient d'une lignée fabuleuse. » Très charpenté, typé Atanasio en diable et imposant d'ossature, Gironcillo se montre plutôt fuyard au début, mettant du temps à se fixer, caractéristique de sa souche.

La corrida qui a tout changé

Tout bascule lors de la confrontation avec la cavalerie. Marc Raynaud, le picador de Julien Lescarret, contrôle à merveille les trois violents assauts du toro. À chaque fois, Gironcillo catapulte l'armada montée jusqu'à la barrière. À la fin de la séquence de piques, il se place au centre de l'arène et ne cesse de fixer alternativement les deux picadors.

Aux banderilles, il poursuit à toute vitesse « Morenito d'Arles ». Julien Lescarret comprend rapidement qu'il faut mettre en valeur ce toro, s'effacer et le faire briller. La gloire est au bout. Trois fois de suite, il le cite de l'opposé de la piste. Sans hésiter un instant ni gratter le sol, Gironcillo s'élance et accélère, la queue à l'horizontale et le frontal recta, ne quittant pas du regard la masse torero-muleta.

Juan appelle son frère à Madrid : « Un grand toro ! », hurle-t-il. Lescarret enchaîne les boucles à droite, vire à gauche, retourne sur l'autre main, enroule des passes aidées par le bas, une trinchera, trois molinetes. Au quarantième muletazo, Gironcillo a conservé son allant.

Le geste de grâce historique

Julien fait non avec l'épée, confirmant au public qu'il ne l'estoquera pas. Les mouchoirs blancs virevoltent sur les gradins. Peu à peu, les arènes se transforment en immense pigeonnier de colombes en fête. Pour la première fois depuis plus d'un siècle et demi lors d'une corrida, apparaît au balcon de la présidence technique le mouchoir orange. Le jour de grâce est arrivé.

Un seul capotazo suffit à rentrer Gironcillo, qui décédera hélas en revenant dans ses pâturages de Salamanque, ne laissant pas à Julien la joie de venir lui parler en tête à tête. Les toreros qui ont un jour connu le bonheur d'offrir la vie sauve viennent en pèlerinage au campo remercier leur toro. Sauf erreur, le maestro Enrique Ponce tient la corde avec 52 « visites ».

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Les babouches jaunes porte-bonheur

Pour le torero girondin Julien Lescarret, né à Pessac le 18 août 1980, rien n'a changé depuis cet événement. Ni son look, avec son borsalino de rocker et ses babouches jaunes, ni son bonheur de vivre. Huit jours avant notre rencontre, sur l'avenue qui monte à la plaza de Béziers, un type me siffle. Je me retourne. C'est lui, « John Babouch », alias Julien Lescarret.

Il raconte : « Ici j'ai toréé deux fois des méchants mastodontes de Miura en août 2009 et 2010. D'une pichenette, l'un d'eux m'a fracturé le scaphoïde gauche. » Interrogé sur ses mules couleur canari, il explique : « Depuis Eauze. Le matin, je m'étais pointé au tirage au sort des toros avec ces babouches aux pieds. Les cuadrillas me regardaient interloquées et même réprobatrices. Le jaune porte malheur, dit-on. Ce jour-là, j'ai tiré Gironcillo… »

À Gironcillo d'Eauze, il faudra rajouter à Julien Lescarret les « indultos » d'Escandalito, un novillo de Robert Margé à Béziers en 1998, et de Chaval, du fer aztèque d'Autrique, à Tulpetac au Mexique le 25 novembre 2007. Après une décennie de matador (2002-2012, 112 paseos), Lescarret prend l'élégante décision de mettre un terme à son métier de hautes tensions.