Sumo vu par Philippe Marinig : 20 ans de passion pour un univers lunaire
Sumo vu par Philippe Marinig : 20 ans de passion

« C'est l'équilibre absolu avant le déséquilibre. Tout est question de maîtrise, de respect et de souffrance… mais sans jamais aucune brutalité ». Écouter Philippe Marinig parler de sumo, c'est tourner les pages de l'incroyable livre d'images qu'il compile depuis une vingtaine d'années. D'ailleurs, pas une de ses phrases ne se termine sans qu'il cherche une photo dans ses archives pour illustrer son propos.

En ce moment, le photographe de 64 ans profite des beaux jours dans sa maison de famille hyéroise. Emporté par le vent qui souffle sur l'Almanarre, il s'offre de rafraîchissantes après-midi de windsurf. Mais même sur l'eau, une partie de son esprit reste dans le dohyō, ce cercle de terre battue de 4,5 mètres de diamètre où s'affrontent les rikishis - plus connus en français sous l'appellation de sumotoris. Depuis 2007 et son coup de cœur pour l'archipel, sa capacité à se faire tout petit lui a permis de côtoyer les géants qui font vibrer le Japon. Discret et patient, le photographe a réussi à mettre à profit les rencontres qu'offre le hasard pour ouvrir des portes que tout le monde pensait murées et capturer le quotidien des demi-dieux. Une histoire faite de tournois, d'entraînements et de moments privés.

Un univers lunaire et silencieux

« La première fois que je me suis retrouvé au petit matin dans une écurie de sumo, tout seul avec mon appareil, j'étais paralysé. Je n'osais pas faire de photo. » Saisi par la puissance du rituel, il découvre avec respect « un univers lunaire, fait de pureté ». « On ressent plein de choses. Une discipline sans parole. Une chorégraphie. Tout est orchestré… et moi j'avais la chance d'être là. J'ai été adopté et “invisibilisé” ».

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

« Au bout de plusieurs années, on m'a expliqué mes photos », rigole-t-il. Comme d'habitude, pour se faire comprendre, il cherche un de ses clichés. Un noir et blanc où les sumos, assis lèvent les bras. « Là, c'est la fin de l'entraînement… mais en fait, ils vont prier. On dit que ce sont des demi-dieux, mais plus précisément, ce sont des humains qui ont une fonction religieuse. Le sumo, c'est une célébration cérémoniale du shintoïsme ».

De la polémique à la reconnaissance

Une nouvelle fois la chance lui sourit. Il a su se faire discret et maintenant, le hasard lui donne une occasion de se faire remarquer. En pré-campagne, Nicolas Sarkozy avait jugé bon de dénigrer le sumo pour se démarquer de Jacques Chirac, qui en était notoirement fan. « Comment peut-on être fasciné par ces combats de types obèses aux chignons gominés », avait-il lâché avec courtoisie. Une petite phrase de 2004 qui avait fait du bruit à Tokyo trois ans plus tard lors de son entrée à l'Élysée. Orchestrant la crise diplomatique, la presse nippone gourmande d'alimenter la polémique interroge alors Philippe Marinig, cet étrange Français qui photographie les sumos. Une interview qui tombe du ciel et offre un joli coup de projecteur à ses clichés. S'ensuit une première expo, très bien accueillie à Tokyo et un début de notoriété au pays du soleil levant.

« Ça m'a donné confiance. Et puis la passion s'est installée. Maintenant, je suis vraiment accro »… Et réciproquement manifestement puisque l'univers sumo adopte contre toute attente l'étranger qui ne comprend rien aux tournois mais sait capturer la lumière qui caresse les colosses. Dans le silence des dojos, les amitiés se nouent. Une en particulier marque Philippe Marinig. Il accroche avec Harumafuji Kohei, un Mongol, superstar, qui entre dans l'histoire en devenant Yokozuna (le rang le plus élevé du sumo) en 2012. « C'est quelqu'un avec qui je partageais des dîners. J'ai eu le privilège de participer à sa retraite et de faire partie de ceux qui ont coupé son chignon. J'étais le seul européen », confie encore étonné Philippe Marinig… en cherchant la vidéo sur sa tablette. Pour une fois, ce n'est pas une image, mais une séquence.

Biennale de Venise et exposition universelle

Après les hasards, c'est le talent de l'artiste qui fait son œuvre. Son regard, délicat sur les courbes, respectueux des rituels et amusé sur les improbables à-côtés, lui permet de sortir des dojos pour rejoindre la biennale de Venise en 2017 ou le pavillon français lors de l'Exposition universelle d'Osaka en 2025.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Un parcours qui surprend le principal intéressé. Pas grand-chose ne semblait en effet prédestiner cet enfant des Alpes-de-Haute-Provence à cette immersion. « À part la passion de la photo », souligne-t-il comme une évidence. Depuis son premier appareil d'adolescent, elle ne l'a jamais quitté.

C'est elle qui l'a conduit à se lancer dans la photo de presse. Au début des années 80, il se rêve photographe de guerre, enchaîne les piges et gagne sa croûte en faisant des tirages la nuit pour un laboratoire parisien. Pas n'importe lequel pourtant puis qu'il s'agit de Picto, la référence de l'époque. Henri Cartier-Bresson, Robert Capa, William Klein, Robert Doisneau ou Willy Ronis y ont leurs habitudes. « J'ai rencontré beaucoup de monde, et j'ai beaucoup appris », sourit modestement Philippe Marinig, conscient d'avoir cotoyé des légendes.

Déjà son savoir-faire est remarqué puisque le patron historique du labo, Pierre Gassmann le prend sous son aile. Il finira même par le laisser diriger la boîte de 200 salariés. Trop curieux cependant pour rester en place et poussé par sa fibre artistique, le Hyérois lâche pourtant tout au début des années quatre-vingt-dix et s'envole pour l'Afrique du Sud. Le pays s'apprête à faire tomber l'apartheid et offre un décor digne d'un studio de photo à ciel ouvert. Le coup de foudre est au rendez-vous Philippe Marinig se décide même à prendre la nationalité sud-africaine… avant de succomber quelques années plus tard au charme du Japon. Mais sans jamais oublier de revenir régulièrement se ressourcer devant la presqu'île de Giens.

Jusqu'au 21 juin, le musée des arts asiatiques des Alpes-maritimes à Nice expose une partie du travail de Philippe Marinig.