À l'occasion de son exposition présentée au Musée national et domaine du château de Pau, le jardinier et paysagiste Gilles Clément revient sur les moments fondateurs de son parcours, l'émergence de ses grands concepts et le dialogue inattendu que son travail entretient avec le champ artistique. Paysagiste, botaniste, entomologiste, écrivain, professeur émérite à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles, Gilles Clément se définit avant tout comme jardinier. Sa notoriété dépasse largement le cercle des spécialistes : ses travaux ont renouvelé notre manière de percevoir et d'habiter les milieux vivants, à travers des concepts devenus des références – le jardin en mouvement (qui accepte l'évolution spontanée des plantes et du temps), le tiers-paysage (les espaces « délaissés » par l'homme où la biodiversité s'exprime librement), ou encore le jardin planétaire, qui invite à considérer la Terre comme un jardin commun dont l'humanité partage la responsabilité.
Une exposition intime au château de Pau
L'exposition « Jardins de papier. Paysages, graphies et utopies », sous la houlette de Carlos Ávila, se concentre sur des dimensions plus intimes et rarement explorées du travail de Gilles Clément. À travers des écrits inédits, des projets anciens ou restés à l'état d'esquisse et une documentation personnelle – carnets, dessins, photographies –, elle offre un éclairage sur l'évolution de sa pensée et les fondements de son œuvre, depuis la fin des années 1960 jusqu'à la fin des années 1990. Le jardinier-paysagiste expose des projets anciens, dessins à la minutie incroyable qui témoignent de son sens absolu du détail.
Le moment pivot : l'installation à Crozant
Né en 1943 à Argenton-sur-Creuse, formé comme ingénieur horticole puis paysagiste, Gilles Clément raconte le moment où sa pratique a dépassé le cadre traditionnel. « En 1977, je me suis installé à Crozant, dans la Creuse, et j'y ai construit ma maison de mes mains. Pour le jardin, ça ne s'est pas imposé immédiatement : il a fallu quatre ou cinq ans pour que les choses prennent forme. En cherchant à mettre en place une gestion protégeant la diversité, j'ai peu à peu mis au point des systèmes de jardinage conduisant à des paysages inhabituels. Sur le moment, je ne me rendais pas vraiment compte que cela pouvait apparaître comme quelque chose d'un peu subversif », confie-t-il.
Le Jardin planétaire : un tournant décisif
En 1992, il signe le parc André-Citroën, puis l'exposition « Le Jardin planétaire » à La Villette en 1999. « Je pense que l'exposition 'Le Jardin planétaire' a joué un rôle décisif dans la diffusion de ces idées auprès du public, en permettant de comprendre et d'accepter d'autres manières de vivre et de gérer le vivant. Cela a été très important, notamment grâce à Bernard Latarjet, qui m'avait invité à concevoir cette exposition. Lui parlait de 'développement durable'. Je lui ai répondu que le terme ne me semblait pas juste : la durabilité n'existe pas, tout se transforme en permanence. J'ai alors proposé l'expression 'Jardin planétaire', et il a accepté. »
Dialogue avec les arts visuels
Les concepts de Gilles Clément ont trouvé de nombreux échos dans le domaine des arts visuels, notamment à travers sa réflexion sur l'« art involontaire ». « Il y a une dimension artistique dans le travail du paysagiste. Même chez un jardinier, on observe, à petite échelle, ce que j'appelle des résolutions esthétiques : des choix qui ne relèvent ni de la rentabilité ni de la production vivrière, mais de raisons esthétiques, parfois presque involontaires. Cela vient de la sensibilité humaine. » Ce lien l'a amené à travailler avec des artistes comme le photographe Thierry Fontaine, le plasticien Michel Blazy, Éric Samakh autour du Centre international d'art et du paysage de Vassivière, ou encore le chorégraphe Christian Ubl avec qui il partage actuellement un spectacle intitulé « Vagabondages et Conversations ».
Frontière entre jardin et œuvre d'art
Interrogé sur la frontière entre un jardin conçu par lui et une œuvre d'art, il répond : « Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu'il y en ait vraiment une. Je me suis inscrit à la Maison des artistes en 2003, pour des raisons administratives liées au métier de paysagiste. Je n'avais pas imaginé cela au départ : j'étais ingénieur horticole, puis paysagiste, et je suis devenu, d'une certaine manière, paysagiste-artiste. »
Redécouverte à travers l'exposition
L'exposition présentée à Pau met en lumière ses dessins et carnets. « C'est l'initiative de Carlos Ávila, un ancien étudiant qui a consacré sa thèse à mon travail. Il s'est plongé dans mes archives et a conçu cette exposition, d'abord présentée en Espagne, à Huesca, puis ici à Pau. Ce projet m'a permis de me redécouvrir. J'ai retrouvé des choses que j'avais oubliées. Notamment des aquarelles réalisées pour le plaisir, sans lien direct avec une commande ou l'observation d'un paysage, des combinaisons de formes liées aussi à l'acceptation du brassage planétaire. J'aimais faire cela, puis j'ai arrêté. »
Exposition jusqu'au 30 août au Musée national et domaine du château de Pau. Visite libre tous les jours de 9h30 à 11h45 et de 14h à 17h. Tarif : 8 à 10 €. Visite commentée sur réservation en ligne. Fermeture le 1er mai. Plus d'informations sur château-pau.fr.



