La fin de l'engouement éditorial pour Donald Trump
Alex Shephard arpente quotidiennement les rues de New York avec son chien Harriet. Cette routine lui a permis d'observer un phénomène troublant : des cartons abandonnés sur les trottoirs contenant des livres consacrés à Donald Trump. "Ces dernières années, il ne se passe pas un mois sans que je ne voie ce genre d'ouvrages laissés à l'abandon dans les rues ou dans des boîtes à livres", confie le rédacteur en chef du magazine The New Republic.
La disparition des best-sellers
Le temps où le public américain s'arrachait les ouvrages sur l'ancien président semble révolu. Les livres consacrés à Donald Trump ont massivement déserté le célèbre classement littéraire du New York Times. The Atlantic et Politico ont récemment analysé l'éclatement de cette "bulle" d'édition Trump.
Pendant le premier mandat, au moins vingt ouvrages sur le président américain caracolaient en tête du classement. Aujourd'hui, même les auteurs les plus bankables comme Michael Wolff ne font plus recette. Son récit de l'élection 2024, All or Nothing: How Trump Recaptured America, n'a atteint que la dixième place avant de disparaître du classement après une semaine.
Une lassitude généralisée
Entre 2017 et 2021, pas moins de 1 200 ouvrages ont été consacrés à Donald Trump. "Lors de son premier mandat, les lecteurs avaient le sentiment que les livres le concernant leur apporteraient des révélations sur le personnage. Mais aujourd'hui, que reste-t-il à dire ? Les gens en ont assez d'entendre parler de Trump toute la journée", analyse Alex Shephard.
Le président américain contribue activement à cette saturation médiatique. Son compte Truth Social a généré 2 262 publications entre janvier et juin 2025, soit environ dix posts par jour. Selon le White House Transition Project, Donald Trump a eu plus d'interactions avec des journalistes durant les 100 premiers jours de son second mandat qu'aucun de ses prédécesseurs.
La fin du "Trump bump"
Le phénomène du "Trump bump" - ces pics de ventes suscités par ses prises de position - s'est considérablement émoussé. "Aujourd'hui, Trump peut bien incendier ou encenser un livre le concernant sur ses réseaux sociaux, cela n'a que peu ou pas d'impact sur les ventes", explique Jonathan Burnham, président du groupe Harper chez HarperCollins.
"A force de donner dans la surenchère permanente, les Américains ne sont plus surpris par grand-chose. La promesse de possibles "révélations" le concernant est de moins en moins un argument de vente puisqu'il communique déjà lui-même à longueur de temps", ajoute-t-il.
Une fatigue politique
Cette lassitude est teintée de découragement selon Alex Shephard. "Jusqu'ici, les gens achetaient aussi ces livres comme une sorte d'acte de résistance. Faire décoller les ventes d'un Michael Wolff était une façon de montrer sa désapprobation du personnage".
Mais face aux actions concrètes du président, comme les événements tragiques de Minneapolis ou les attaques contre les universités de l'Ivy League, "les gens ont désormais d'autres choses à faire que de lire un énième livre sur le personnage. Ils doivent avant tout agir concrètement pour résister à sa politique".
La loyauté avant tout
L'éclatement de la bulle d'édition Trump ne tient pas seulement à l'érosion de l'intérêt du public, mais aussi à la matière disponible. Alors que pendant la première administration, les éditeurs recevaient régulièrement des propositions de personnalités politiques, la situation a drastiquement changé.
Donald Trump a resserré ses rangs en 2025. Fini le turnover effréné du premier mandat où 91% des postes clés avaient changé de titulaire selon la Brookings Institution. La priorité est désormais donnée aux fidèles de toujours, avec pour mot d'ordre : loyauté.
Une polarisation extrême
"Même si un auteur parvenait ou voulait écrire un livre "centriste" sur Donald Trump, le public susceptible de s'y intéresser est sans aucun doute moins important qu'auparavant", explique Daniel Lippman, journaliste à Politico spécialisé dans les affaires de la Maison-Blanche.
La polarisation de l'opinion s'est particulièrement accentuée ces dernières années. Selon le Pew Research Center, 72% des républicains et 63% des démocrates considéraient en 2022 le parti adverse comme plus immoral. Une enquête Gallup d'août 2025 indique que 93% des républicains approuvent la gestion du président, contre seulement 1% des démocrates - un écart de 92 points, l'un des plus importants jamais mesurés.
Donald Trump, qui a bâti sa légende sur l'art du deal, échoue ainsi à faire vendre son propre nom dans les librairies américaines, victime de la saturation médiatique et de la lassitude d'un public polarisé.



