Grasset en ébullition : les auteurs menacent de reprendre leurs droits après le départ d'Olivier Nora
Grasset : les auteurs menacent de reprendre leurs droits

Un séisme dans l'édition française

Ce mercredi après-midi, les auteurs édités chez Grasset devraient se réunir « afin d'envisager de reprendre leurs droits pour ne pas les laisser aux mains d'Hachette Livre ». L'annonce, ce mardi 14 avril, secoue profondément le monde de l'édition en France. Après 26 années à la tête de Grasset, Olivier Nora quitte la prestigieuse maison d'édition, propriété du groupe Hachette contrôlé par Vincent Bolloré. Ce départ survient un mois après l'arrivée inattendue de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, jusqu'alors édité et soutenu par Gallimard durant ses mois d'emprisonnement en Algérie du 27 mars au 12 novembre 2025.

Un licenciement qui fait polémique

L'Express, qui, avec Le Canard Enchaîné, a révélé l'information, a avancé qu'Olivier Nora, charismatique patron de Grasset depuis 2000, avait « été licencié par Vincent Bolloré », le milliardaire conservateur propriétaire de Hachette, dont Grasset est l'une des principales filiales. Le PDG d'Hachette Livre, Arnaud Lagardère, a indiqué qu'Olivier Nora était remplacé par Jean-Christophe Thiery, le PDG de Louis Hachette Group.

Son départ, annoncé deux jours avant l'ouverture du Festival du livre de Paris, du 17 au 19 avril, ouvre une période d'incertitude majeure pour la maison d'édition. Grasset publie 160 nouveautés (romans et essais) par an, dont celles de Virginie Despentes, Sorj Chalandon ou Gaël Faye, et possède l'un des plus beaux catalogues de la littérature française contemporaine.

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Les auteurs réagissent avec émotion

Depuis l'annonce fracassante, perçue comme annonciatrice d'un coup de barre à droite, les écrivains édités chez Grasset réagissent avec une intensité rare. Dans une déclaration à l'AFP, le soir-même, l'économiste et essayiste Alain Minc a annoncé quitter Grasset, son éditeur « depuis 40 ans ». Il interprète le départ d'Olivier Nora comme « une mise au pas de cette maison d'édition » et souhaite que « d'autres auteurs (le) rejoignent dans ce mouvement ».

Sur X, Bernard-Henri Lévy s'est déclaré « sous le choc », qualifiant l'éditeur de « scrupuleux et enthousiaste », lui signifiant « admiration et gratitude ». Il a partagé un message émouvant : « Vingt-cinq ans qu'Olivier Nora est mon éditeur. Et quel éditeur ! Scrupuleux et enthousiaste. Exigeant et généreux. Comme beaucoup, je n'ai pour lui qu'admiration et gratitude. Et suis sous le choc. »

Une mobilisation collective s'organise

Selon une information du Monde, les auteurs de Grasset – Vanessa Springora, Virginie Despentes, Pascal Bruckner, Colombe Schneck… – rejoints par des confrères édités chez Gallimard, comme Leïla Slimani, ont créé, mardi, une boucle WhatsApp pour écrire un texte de soutien à Olivier Nora. Colombe Schneck s'est exprimée dans un post Instagram : « j'ai publié quatre livres aux @editionsgrasset grâce à la confiance et le soutien d'Olivier Nora, dont le récit d'un avortement, je refuse que leurs droits soient exploités par la nouvelle direction. »

Ce mercredi après-midi, ils devraient précisément se réunir « afin d'envisager de reprendre leurs droits pour ne pas les laisser aux mains d'Hachette Livre ». Cette réunion pourrait marquer un tournant historique dans les relations entre auteurs et grands groupes d'édition.

Un signal inquiétant pour la vie intellectuelle

Sur les réseaux sociaux, d'autres auteurs de renom s'expriment avec véhémence. Le philosophe Raphaël Enthoven a déclaré : « Se séparer d'Olivier Nora est un geste incompréhensible qui augure du pire. Gageons qu'il trouvera un lieu à sa mesure dans le monde libre. » Il ajoute : « Il est l'élégance-même, le paratonnerre de Grasset, l'un des rares éditeurs à lire de près tout ce qu'il publie… »

La directrice de Franc-Tireur Caroline Fourest a témoigné : « 22 ans que Grasset est ma maison d'édition. C'est aussi une maison commune, un poumon de la vie intellectuelle qui abrite des auteurs très différents… Ce départ est un tournant, de plus, de trop. Et un signal très inquiétant. »

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Nicolas Mathieu, Goncourt 2018 pour Leurs Enfants après eux (Actes Sud), dans un long post Instagram, conclut par ces mots prémonitoires : « Je prédis des horreurs et tout sauf ce qu'il faudrait. Ça vient comme une éclipse, avec ses signes avant-coureurs, sa mathématique. On y fonce tête baissée. Cela aura au moins un mérite. Il faudra se déclarer. »

Les conséquences potentielles

Cette crise révèle les tensions croissantes entre l'indépendance éditoriale et les logiques financières des grands groupes. Les menaces de reprise des droits d'auteur pourraient avoir des répercussions significatives :

  • Un affaiblissement du catalogue prestigieux de Grasset
  • Une remise en question du modèle économique d'Hachette Livre
  • Un possible exode d'auteurs vers des maisons plus indépendantes
  • Un durcissement des positions dans le milieu littéraire français

Le départ d'Olivier Nora n'est donc pas seulement un changement de direction, mais bien un séisme qui ébranle les fondements mêmes de l'édition française, posant des questions cruciales sur l'avenir de la création littéraire dans un contexte de concentration capitalistique accrue.