Le Festival du Livre de Paris confronté à une polémique inédite
Le 26 février dernier, le Syndicat de la librairie française a annoncé son retrait du Festival du Livre de Paris 2026 et a appelé les libraires indépendants à boycotter l'événement. Cette décision radicale fait suite à la présence d'Amazon, via ses marques Kindle et Audible, parmi les partenaires officiels du festival. Cette prise de position a immédiatement suscité de vives interrogations au sein de la filière du livre.
Une réaction officielle teintée d'incompréhension
Pour la première fois depuis la publication de ce communiqué, Pierre-Yves Bérenguet, directeur du Festival du Livre de Paris, réagit publiquement. Contacté par téléphone, il exprime un « grand étonnement » face à cette annonce. Selon lui, le SLF ne peut pas se retirer du festival car « il n'y est pas : ni comme partenaire officiel, ni comme coordinateur des libraires, ni dans nos programmes. Il n'a aucun espace, n'organise aucune rencontre. Je ne comprends pas de quoi ils parlent. »
Amazon présent depuis plus d'une décennie
L'appel au boycott des libraires lui paraît « un peu violent » et « disproportionné », d'autant que les marques d'Amazon sont présentes depuis plus de dix ans au Salon puis au Festival du Livre, sans polémique comparable. « En 2012, Kindle lançait sa liseuse Porte de Versailles. Aujourd'hui, parce qu'un logo figure sur l'affiche, on part dans des proportions excessives. »
Le cœur de la polémique : le statut de partenaire officiel
Selon Pierre-Yves Bérenguet, la crispation porte essentiellement sur le terme « partenaire officiel ». Il précise que Kindle et Audible ne sont pas des partenaires dits « premium » - contrairement à la région Île-de-France, par exemple - mais des partenaires « officiels », ce qui implique simplement un logo sur l'affiche.
Il insiste sur les proportions réelles :
- 100 m² cette année (contre 80 m² l'an dernier)
- Deux espaces regroupés en un (Kindle et Audible réunis sous la bannière Amazon)
- Sur un total de 21 000 m² d'exposition
- Une participation financière représentant 0,8 % du budget du festival
« On parle donc de quelque chose de très modeste », résume Pierre-Yves Bérenguet.
Contexte légal explosif
La polémique autour d'Amazon est particulièrement sensible depuis l'entrée en vigueur, en octobre 2023, de la loi Darcos. Cette loi impose des frais d'expédition de 3 euros minimum pour tout envoi de livre neuf. Amazon estime que cette disposition ne s'applique pas aux livraisons dans ses casiers automatiques (« lockers »), qu'elle considère comme des points de retrait et non comme des livraisons à domicile.
Cette interprétation est jugée comme un contournement de la loi par une grande partie du secteur du livre, qui y voit une manière déguisée de maintenir des frais quasi nuls sur l'envoi d'ouvrages neufs.
Représenter l'ensemble de la filière du livre
Pour Pierre-Yves Bérenguet, ces débats ne relèvent « ni du festival ni de son organisation », mais des échanges en cours entre les unions professionnelles et l'État. Il rappelle que le Syndicat national de l'édition et le Syndicat de la librairie française travaillent ensemble, « depuis des années », à défendre le prix unique du livre et une stricte application de la réglementation sur les frais de port.
« Ce sont des discussions politiques et juridiques. Le festival, lui, a pour vocation de représenter l'ensemble de la filière du livre », insiste-t-il. Dont Amazon, donc, entré sur le marché du livre il y a 26 ans. « Amazon représente environ 10% des ventes de livres en France. On est loin d'un monopole. »
La fragilité économique des festivals culturels
Pour le directeur du festival, la polémique occulte le véritable sujet : la fragilité du modèle économique des manifestations littéraires en France. « Le Festival du Livre fonctionne avec seulement 6 % de financement public. Le reste repose sur les éditeurs et sur les partenariats privés. »
Il souligne par ailleurs : « Jusqu'à mon arrivée, les ventes de livres étaient centralisées par le festival. J'ai immédiatement rendu la commercialisation aux libraires : ce sont eux qui encaissent le produit de l'intégralité des ventes. Nous ne prenons rien. »
Refuser certains partenaires, même minoritaires, reviendrait, selon lui, à affaiblir un événement déjà sous tension :
- Les difficultés rencontrées à Angoulême
- Les problèmes de la Fête du livre de Bron il y a quelques années
- La fragilisation générale des manifestations littéraires en France
« Avec 6 % seulement de soutien public, le Festival du Livre ne peut pas se permettre de perdre des partenaires privés. La pression économique repose essentiellement sur les éditeurs, donc sur la filière. Développer le mécénat et les partenariats privés est une condition de survie. »
Un appel au dialogue plutôt qu'à la confrontation
Pierre-Yves Bérenguet dit « comprendre évidemment le combat des libraires », mais pas « la polémique ». Jusqu'ici, assure-t-il, il n'a reçu « aucun appel de libraire ni d'éditeur » en réaction au communiqué. « Le SNE discute aussi avec les autres unions professionnelles. Nous suivrons tout cela de près. »
Il conclut avec une mise en garde : « Je déplore le fait que la violence des rapports, le manque de nuance et l'expression d'un certain radicalisme soit privilégiés au détriment du dialogue, de la responsabilité et de la solidarité de la filière. »



