Wong Kar-wai revient avec 'Blossoms Shanghai', une série visuelle sur le Shanghai des années 1990
Wong Kar-wai : retour avec 'Blossoms Shanghai' sur Mubi

Le retour très attendu de Wong Kar-wai avec 'Blossoms Shanghai'

Comme il nous manquait ! Le grand Wong Kar-wai, si prolifique dans les années 1990 avec des films cultes comme Nos années sauvages, Chungking Express, Les Cendres du temps et Happy Together, est devenu après la sortie d'In the Mood for Love en 2000 l'une des influences majeures du cinéma mondial, mais aussi de la publicité et de la mode. Après l'aventure éprouvante de l'épique 2046 en 2004, le réalisateur s'est fait rare sur grand écran, se consacrant principalement à des spots publicitaires, avec seulement deux incursions cinématographiques : My Blueberry Nights en 2007 et The Grandmaster en 2013.

Une série événement sur la plateforme Mubi

C'est donc une excellente nouvelle que l'arrivée des trente épisodes de Blossoms Shanghai, une série diffusée en Chine fin 2023, désormais disponible sur la plateforme Mubi. Cette diffusion offre l'occasion de renouer avec un cinéaste exceptionnellement doué, capable de capter la fureur comme le mal de vivre, un poète de l'instant fugace et de l'amour tu, un esthète d'un raffinement incomparable.

Wong Kar-wai s'empare ici d'une matière passionnante : l'adaptation d'un roman de Jin Yucheng qui raconte les transformations profondes de la Chine des années 1960 aux années 2000 à travers le destin d'une poignée de personnages emblématiques.

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Un projet profondément personnel

« Le roman est profondément proustien, explique le cinéaste dans un entretien disponible sur le site de Mubi, saisissant toute l'ampleur de la transformation du Shanghai moderne. Pour les besoins de la narration, nous avons choisi de nous concentrer sur la période charnière de la fin des années 1980 à l'énergie folle des années 1990. C'est durant cette période que nos personnages — qui n'étaient plus dans l'innocence de leur jeunesse des années 1960 — ont été emportés par le tourbillon de l'Histoire, confrontés au passage monumental d'une économie planifiée à une économie de marché ».

Plongée dans le Shanghai frénétique des années 1990

La série nous transporte dans un lieu stratégique de Shanghai, la rue Huanghe, lieu de fêtes éperdues sous la lumière des néons pour les nouveaux riches de ce tournant capitaliste des années 1990 où tout semble devenir possible. La scène d'ouverture est révélatrice : le héros, Ah Bao (interprété par Hu Ge), sort d'une salle de jeu richement illuminée. Avec son costume impeccable et ses cheveux gominés, il respire l'argent... et s'est fait assez d'ennemis pour être victime d'une tentative d'assassinat. Percuté par une voiture, le voici dans le coma à l'hôpital. Le récit repart alors quelques années en arrière pour comprendre comment il en est arrivé là.

Influences scorsesiennes et narration financière

On sent clairement l'influence de Martin Scorsese, et particulièrement de Casino (1995) dans ce début traité sur un mode flamboyant. Le projet narratif coïncide avec celui que l'Américain a déployé des Affranchis (1990) au Loup de Wall Street (2013) : suivre les flux d'argent pour raconter un morceau crucial de l'histoire du pays. Mr Bao a d'ailleurs tout d'un jeune loup de la finance, lui qui doit apprendre à ronger son frein quand son mentor, le vieil Oncle Ye (You Benchang), lui enseigne les secrets subtils de la conquête de la Bourse.

La nourriture comme décor social

Ces tractations boursières qui pourraient faire la fortune d'Ah Bao se jouent pour l'essentiel autour de repas, dans des restaurants fastueux et des troquets enfumés, des décors récurrents dans la filmographie de Wong Kar-wai. Ils sont ici particulièrement mis en avant, avec leurs raviolis fumants et leur soupe de tortue, d'autant que l'une des femmes dont le héros pourrait bien s'éprendre, la très glamour Li Li (Xin Zhilei), est à la tête d'un établissement chic, le Grand Lisbon.

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Une narration frénétique mais des personnages archétypaux

Le principal problème de Blossoms Shanghai réside dans son scénario : comme saisie de la même frénésie que ses personnages, l'histoire avance à toute vitesse sans s'embarrasser de subtilités psychologiques. Chaque personnage reste dans son emploi bien défini — le jeune arriviste, le vieux sage, la femme fatale, la brute épaisse — et les obstacles qui interrompent l'ascension vertigineuse de Mr Bao sont souvent assez prévisibles.

La virtuosité visuelle au service de la mémoire

Ce qui n'empêche pas la série d'exercer une fascination réelle grâce aux fulgurances visuelles dont Wong Kar-wai est coutumier : cette façon unique d'harmoniser un chemisier de femme et un bouquet de fleurs, de filmer les ambiances nocturnes et les façades Art Déco de la rue shanghaienne, de faire résonner une chanson comme l'écho d'un souvenir perdu. Car tel est l'enjeu esthétique fondamental de la série : ressusciter le Shanghai disparu d'il y a une trentaine d'années.

« Toute ma vie m'a peut-être préparé à cela, confie Wong Kar-wai. J'ai quitté Shanghai enfant, mais la ville ne m'a jamais quitté. Mes films ont toujours été des actes de préservation et de fouille — recréer le Hong Kong de ma jeunesse et, aujourd'hui, reconstruire le Shanghai de mes premiers souvenirs. La quête du parfum de sa terre natale exige de la patience et le recul de toute une vie. Blossoms Shanghai est cette conversation patiente et tant attendue avec mes origines ».

Un pan essentiel de l'œuvre d'un cinéaste majeur

Ce qui fait de cette série — d'une grande virtuosité visuelle quelles que soient ses faiblesses narratives — un pan essentiel de l'œuvre de Wong Kar-wai, cinéaste majeur de notre époque. Blossoms Shanghai propose dix épisodes de 45 minutes disponibles sur Mubi, les vingt épisodes suivants étant prévus pour une mise à disposition progressive au cours des mois de mars et avril 2024.