Alice Winocour tisse les destins de trois femmes autour d'une robe de haute couture
Winocour: trois femmes, une robe, la vie et la mort

Trois femmes, une robe : Alice Winocour explore la fragilité de la vie dans un film sur la haute couture

Une réalisatrice américaine débarque à Paris pour tourner un film lors du défilé d'une grande maison de couture et apprend brutalement qu'elle souffre d'un cancer du sein. Une jeune Sud-Soudanaise tout juste sortie de l'adolescence, ayant échappé à la guerre, se retrouve propulsée dans l'univers étrange de la mode et du luxe. Une maquilleuse passionnée de littérature, qui regarde des vidéos de Marguerite Duras pendant ses pauses et griffonne des textes dans son carnet. Trois femmes, trois âges de la vie, trois destins que la réalisatrice Alice Winocour a pensé en miroir les uns des autres, avec pour fil conducteur la confection d'une robe de haute couture.

Le monde de la mode comme métaphore de l'éphémère

Dans une interview exclusive, Alice Winocour explique son approche : « Pas spécialement, mais c’est vrai que l’inconnu m’attire toujours et je ne connaissais pas du tout ce monde-là. Au départ du film, il y a le désir de raconter un personnage, celui de Maxine Walker, qui est confronté à la mort. Et pour moi la mode, c’est un peu le monde de l’éphémère, il y avait donc quelque chose autour de la fragilité de la vie qui pouvait se donner à voir en miroir de ce que traversait le personnage. »

La réalisatrice a passé du temps en observation dans un atelier de la maison Chanel, où elle a été marquée par la jeunesse des couturières et leur relation presque amoureuse avec les robes qu'elles créent. « On dirait vraiment qu’il s’agit d’une personne à laquelle elles se consacrent, elles tiennent un journal, le journal de la robe qui devient vraiment comme une entité. »

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Angelina Jolie : un choix évident pour incarner la confrontation à la mort

Le personnage de Maxine Walker est interprété par Angelina Jolie, un choix que Winocour justifie par la profondeur de l'actrice : « Elle m’a toujours impressionnée par ses choix, sa liberté, son engagement politique, une forme d’insoumission. Et puis j’avais besoin de quelqu’un pour qui cette histoire n’était pas anodine. Elle n’a pas eu de cancer du sein mais elle a vécu une opération et a vécu la maladie et la mort de sa mère et de sa grand-mère. »

Winocour a écrit le scénario en puisant dans sa propre expérience de la maladie, créant ainsi des résonances profondes avec le vécu de Jolie. Le choix d'une protagoniste américaine s'explique par la sensation d'étrangeté face à la maladie : « Quand on arrive dans ce monde-là, celui de la maladie, on a vraiment le sentiment d’arriver en territoire étranger, un monde dont on ne parle pas la langue. »

La robe comme corps qui se fabrique sous nos yeux

La robe de haute couture au centre du film est bien plus qu'un simple accessoire. Winocour la décrit comme « un corps qui se fabrique sous nos yeux », évoquant le côté conte de fées avec la couturière qui se pique le doigt et la goutte de sang qui s'écoule. « Le fil, c’est un peu le fil de la vie, ce fil des Parques - ces déesses de l’Antiquité - qui peut être coupé à tout moment. »

Derrière le glamour apparent de la Fashion Week, le film révèle une certaine âpreté : « Derrière la surface lisse des choses, derrière cette course insaniable, faire apparaître les crises que les gens traversent, les problèmes de santé, d’argent, la dureté de la vie quotidienne. »

Un film choral sur la réparation et la célébration de la vie

À travers les personnages d'Ada, la jeune Sud-Soudanaise, et d'autres mannequins comme une Ukrainienne ayant connu la guerre, Winocour inscrit son récit dans un contexte plus global. « Maxine vit une guerre intérieure, mais Ada vient de la guerre au sens littéral. Il y a quelque chose de politique pour moi à montrer toutes ces femmes qui à la fin ne sont plus qu’une. Plus qu’un film choral, c’est une ronde. »

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Le montage a été complexe pour tisser les destins de ces personnages tous en quête de réparation. « Je voulais célébrer la vie. Quand on est malade, il y a une sorte d’assignation à ne plus être que cela, un corps qui souffre, alors qu’une femme qui a un cancer du sein reste une femme qui a une vie, un métier, un enfant, des désirs. »

Winocour souligne un point commun troublant entre la mode et la médecine : « Ce qu’il y a de commun entre la mode et la médecine, c’est la dépossession du corps, c’est violent pour les corps féminins cet assujettissement. »

La chanson de Françoise Hardy comme leitmotiv

Dans une scène particulièrement émouvante, Winocour utilise Mon amie la rose de Françoise Hardy. « D’abord pour ce thème de la fragilité de la vie, du passage du temps. » Les paroles évoquent la brièveté de l'existence, et le fait que Françoise Hardy elle-même est morte d'un cancer ajoute une dimension supplémentaire au choix musical.

« Le film par moments est un peu comme une vanité, ce genre pictural où on voit une très belle jeune femme à côté d’un crâne comme pour dire : souviens-toi que tu vas mourir. » Une méditation cinématographique sur la beauté éphémère et la résilience face à l'adversité.