Des tensions historiques dans l'ombre des salles obscures
Devant le multiplexe Mk2 Odéon, à Paris, le 24 septembre 2025, l'ambiance semble paisible pour les spectateurs. Pourtant, derrière le rideau de velours, des dissensions sourdes et persistantes opposent inexorablement les exploitants de salles et les distributeurs de films. Cette rivalité structurelle, vieille comme le cinéma lui-même, refait surface avec une acuité particulière, poussant les autorités à intervenir.
Deux visions antagonistes de la programmation
La vocation première des exploitants consiste à offrir la palette la plus large et la plus attractive de films au public, dans le but évident de maximiser les entrées et la fréquentation de leurs établissements. Leur objectif est clair : remplir les salles. À l'inverse, les distributeurs cherchent avant tout à optimiser l'exposition et le succès des films qu'ils défendent, en négociant ardemment pour obtenir les meilleures séances, les écrans les plus grands et les horaires les plus porteurs.
« Ce sont deux visions fondamentalement différentes, chacun joue sa partition, ce qui peut naturellement conduire à des tensions. Il y en a depuis que le cinéma existe », constate avec pragmatisme Richard Patry, exploitant et président de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF). Ces divergences d'intérêts créent un terrain fertile pour les conflits, parfois larvés, parfois ouverts.
Le CNC en rôle de médiateur et de casque bleu
Les tensions sont devenues suffisamment tangibles et préoccupantes pour que le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) décide de jouer les médiateurs. Son président, Gaëtan Bruel, a mis en place, en mai 2025, un comité de concertation spécifiquement dédié à cette problématique. Ce comité est composé à parité de quatorze membres, soit sept représentants des exploitants et sept représentants des distributeurs.
La composition de ce groupe reflète la diversité du paysage cinématographique français :
- Du côté des distributeurs, on trouve à la fois des grands groupes internationaux comme Warner ou Metropolitan, et des structures indépendantes telles qu'Ad Vitam ou Jour2Fête.
- Du côté des exploitants, sont représentés les grands réseaux de multiplexes comme UGC et Pathé, mais aussi la « moyenne exploitation » et les salles d'art et d'essai, réputées pour leur programmation plus pointue et exigeante.
Des conflits qui peuvent aussi être endogènes
Pour corser davantage une situation déjà complexe, les désaccords ne se limitent pas au face-à-face entre exploitants et distributeurs. Ils peuvent également éclater de manière endogène, au sein même de chaque camp. Ainsi, des rivalités peuvent surgir entre différentes salles concurrentes sur un même territoire, cherchant à s'attirer les films les plus prometteurs. De même, des tensions existent entre distributeurs, notamment entre les majors et les indépendants, dans la course aux droits de diffusion et à l'accès aux écrans.
Cette multiplicité des lignes de friction rend le travail du comité du CNC d'autant plus crucial et délicat. L'enjeu est de taille : préserver la vitalité et la diversité de l'offre cinématographique en France, tout en permettant à chaque acteur de cette chaîne essentielle de trouver un équilibre économique viable. Le dialogue, bien que parfois difficile, apparaît comme la seule voie pour apaiser ces tensions historiques et construire des compromis durables.



