Sumitra Peries, une cinéaste majeure longtemps éclipsée
Dans le paysage cinématographique, il arrive qu'une grande renommée en masque une autre, tout aussi significative. Si le nom de Lester James Peries (1919-2018), figure emblématique du cinéma cingalais avec des œuvres comme Changement au village (1963) et Le Domaine (2003), est relativement connu en France, celui de son épouse, Sumitra Peries (1935-2023), est resté dans l'ombre. Pourtant, cette dernière fut une cinéaste accomplie, la première femme réalisatrice du Sri Lanka, dont la filmographie comprend dix longs-métrages, loin d'être une simple anecdote historique.
Un parcours technique et une collaboration fructueuse
Formée aux aspects techniques du cinéma lors d'un voyage en Europe à la fin des années 1950, Sumitra Peries débute comme assistante, puis monteuse, pour Lester James Peries, qu'elle épouse en 1964. Cette proximité professionnelle et personnelle ne l'a jamais cantonnée à un rôle secondaire. Au contraire, elle a su forger sa propre voix artistique, distincte et puissante.
« Les Filles », un chef-d'œuvre restauré et enfin accessible
En 1978, elle réalise son premier long-métrage, « Les Filles », interprété par Shyama Ananda (Padmini) et Wasanthi Chathurani (Kusum), qui rencontre un immense succès au Sri Lanka. Restauré in extremis à partir d'une copie très dégradée, ce film splendide fait enfin son entrée dans les salles françaises, comblant un retard de près de cinquante ans. Cette sortie est une opportunité unique de découvrir une œuvre majeure du cinéma asiatique.
Influences et singularité artistique
Le cinéma sri-lankais s'inscrit dans la sphère d'influence de l'Inde, et plus spécifiquement, pour les films d'auteur, dans l'héritage intellectuel du Bengale. « Les Filles » évoque ainsi le réalisme bengali, incarné par des maîtres comme Satyajit Ray, par sa manière de capturer les modes de vie et les relations sociales dans un noir et blanc épuré. Cependant, l'analogie s'arrête là, car Sumitra Peries puise également dans les formes populaires, notamment le mélodrame familial sud-indien, avec ses histoires d'amour impossibles et ses interludes musicaux.
Sa stratégie consiste à travailler ces structures narratives de l'intérieur pour y insuffler une critique sociale subtile, un travail souterrain du négatif qui questionne les normes établies. En cela, elle se révèle plus incisive et retorse que les films de son mari, souvent empreints d'une mélancolie contemplative. Son approche fusionne ainsi tradition et innovation, créant un langage cinématographique unique.
Un héritage à redécouvrir
La sortie de « Les Filles » en France n'est pas seulement un événement cinéphile, mais aussi une reconnaissance tardive du rôle pionnier de Sumitra Peries dans l'histoire du cinéma. Son œuvre, longtemps négligée, mérite d'être étudiée et célébrée pour son audace et sa pertinence sociale. Cette restauration ouvre la voie à une réévaluation de sa contribution, invitant les spectateurs à explorer une filmographie riche et engagée.



