"Sorry, baby" : un film remarquable sur la reconstruction après une agression sexuelle
"Sorry, baby" : reconstruction après agression sexuelle

Dans son premier long métrage, la scénariste, réalisatrice et actrice américaine Eva Victor, révélée il y a six ans par des vidéos hilarantes, ose une chronique pince-sans-rire sur la reconstruction post-traumatique. Un film formidable !

Le pitch : le retour d'une amie

Le film commence par un retour. Agnès voit revenir pour le temps d'un week-end Lydie, sa meilleure amie, de ses années d'études, d'aujourd'hui, de toujours. Après leur thèse, Lydie est partie faire sa vie à New York tandis qu'Agnès obtenait un poste de professeur dans l'université même de la petite ville de la Nouvelle-Angleterre, dans le Nord-Est américain, où elles ont grandi. Hier étudiante brillante, désormais titulaire brillante, elle est restée confortablement blottie dans son intérieur cosy et sa littérature arty ? C'est plus compliqué.

Si Agnès n'a pas bougé, on le sent avant de le saisir, c'est qu'elle est bloquée. Peu avant l'obtention de sa thèse, elle a été victime d'une agression sexuelle. "Je me suis retrouvée à écrire le film dont j'aurais eu besoin quand j'ai traversé une crise proche de celle d'Agnès", explique la scénariste, actrice et réalisatrice Eva Victor dans le dossier de presse de son premier long métrage. "Plus que de filmer la violence ou les agressions, c'était la guérison qui m'intéressait. Je tenais à explorer ce sentiment d'impasse, le fait de voir les gens qu'on aime aller de l'avant tandis qu'on reste coincé dans le souvenir de ce qu'on a vécu. J'ai voulu faire ce film pour la personne que j'avais été."

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Un récit d'une intelligence rare

Révélée il y a six ans grâce à ses pastilles vidéo désopilantes postées sur les réseaux sociaux, Eva Victor fait montre d'une intelligence redoutable en même temps que d'une délicatesse admirable pour rendre compte des conséquences de cette violence encore trop tue et des étapes vers la résilience : sidération, dépression, acceptation, réparation… Elle esquive la linéarité de la démonstration, ellipse la difficulté de la monstration. Construit en cinq chapitres, son film distribue ses cartes dans le désordre, comme si l'on était dans l'esprit de son héroïne en vrac, aujourd'hui d'abord, hier ensuite, et après, un peu ici et là, et enfin demain.

Il met en scène Agnès dans son quotidien, confrontée à la nécessité de vivre. Et confrontée aux autres : les indifférents (les médecins, les autorités, les collègues, les connaissances…) et, heureusement, les pas pareils : un amant prévenant (merveilleux passage de réconciliation avec le sexe), un restaurateur empathique (cette séquence est un chef-d'œuvre de mise en scène de la bonté !), une amie indéfectible (quel que soit le chapitre, la relation avec Lydie témoigne d'une sororité d'une réjouissante équanimité).

Enfin, et surtout, en dépit de la gravité de ce qu'elle traverse, Agnès conserve toujours son humour pince-sans-rire, expression d'une lucidité tranchante qui ici coupe la chique des vilains, là déchire le rideau de l'absurdité des situations. Jamais cela ne minimise le propos, bien au contraire : le fait qu'on sourit sérieusement, et souvent, à cette histoire pas drôle, contribue à la puissance, féroce, invaincue, de celui-ci. Et le film, quel film !

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