Mardi 12 mai, lors de la cérémonie d’ouverture du 79e Festival de Cannes, Peter Jackson est apparu sur la scène du grand théâtre Lumière, accueilli par une marée de spectateurs debout. L’acteur Elijah Wood, son Frodon du Seigneur des anneaux, est venu lui remettre sa Palme d’or d’honneur. Le cinéaste, bégayant plus que de coutume sous le coup de l’émotion, a assuré qu’il n’aurait jamais pensé recevoir un jour la récompense suprême du Festival de Cannes, lui dont Le Retour du roi a remporté treize Oscars.
Une master class détendue
Ce mercredi 13 mai matin, devant un public tout aussi enthousiaste, Peter Jackson s’est installé confortablement sur la scène de la salle Debussy pour une heure et demie de conversation avec notre collaborateur Didier Allouch. Manifestement en confiance, il n’a pas hésité à plaisanter. « C’est moi qui ai donné son premier baiser de cinéma à Kate Winslet, puisque c’était son premier film ! J’ai mis la barre très haut », s’est-il esclaffé après la projection d’un montage d’extraits de ses films, dont le très étonnant Créatures célestes (1994), l’histoire d’un tandem d’adolescentes fusionnelles et bientôt criminelles.
Les débuts dans le cinéma de genre
« Commencer par le cinéma de genre, c’est une excellente idée », a assuré celui dont le tout premier film fut une version tournée en Super-8 dans le jardin de ses parents du King Kong de 1933, dont il signe un remake au budget colossal en 2005. « Les films de genre demandent peu de moyens et il faut faire appel à son imagination pour être le plus gore possible. Car être gore, c’est le seul moyen de marquer les esprits. »
Aux origines inattendues du « Seigneur des anneaux »
L’histoire de Peter Jackson au Festival de Cannes est courte mais essentielle. « Je suis venu trois fois en tout : la première avec mon premier film, que j’avais bricolé le week-end avec des copains – Bad Taste (1987). Il s’est vendu dans des dizaines de pays au marché du film. À mon arrivée, j’étais encore photograveur, mon métier de départ. Quand je suis reparti, j’étais un cinéaste. » Lors de ce premier voyage, le Néo-Zélandais de 26 ans se fait admonester par la sécurité cannoise pour avoir porté un bermuda. C’est donc en smoking qu’il revient au festival en 2001 pour présenter vingt minutes éblouissantes de La Communauté de l’anneau, le premier volet d’une adaptation de la saga réputée inadaptable de J.R.R. Tolkien.
Révélation de la master class, ce n’est pas à une lecture d’adolescence que l’on doit ces films si marquants, mais à un réflexe d’employeur responsable. « On avait monté toute une équipe spécialisée dans les effets spéciaux pour Fantômes contre fantômes (1996) et on s’était équipés d’une trentaine d’ordinateurs et d’autant de personnes sachant créer des effets avec, raconte Peter Jackson, qui conçoit tous ses films en tandem avec sa femme et scénariste, Fran Walsh. Une fois la production terminée, on ne voulait pas perdre ces gens-là. Soit on trouvait un nouveau projet, soit ils nous quittaient pour bosser ailleurs. On avait toute cette infrastructure qu’on voulait utiliser… Alors on s’est mis à chercher un nouveau projet qui demanderait pas mal d’effets spéciaux. »
La fabrication des films – tournés à la suite, sur deux cent soixante-six jours (« un chiffre que je n’oublierai jamais ») – est une entreprise colossale qui transforme la Nouvelle-Zélande en Terre du Milieu et accessoirement en terre de cinéma. Le secret, assure le cinéaste, est d’avoir refusé de les concevoir « sous l’angle de la fantasy : nous les avons abordés comme des films historiques, comme si c’étaient des films sur des événements réels du passé, par exemple autour de Henry VIII ou de Guillaume le Conquérant ». Et de révéler son astuce pour éviter de perdre le spectateur dans des scènes d’action trop monumentales : « Il faut revenir sur un des personnages que l’on suit – Aragorn ou Legolas… – tous les trois plans. Ne jamais passer plus de trois plans sans voir un de nos héros. »
Des Beatles à Tintin
Après avoir consacré tant de temps à l’univers de Tolkien (il a également adapté Le Hobbit en trois volets, sortis entre 2012 et 2014), Peter Jackson répond à deux propositions « alors que d’habitude je suis toujours le moteur de mes propres projets ». L’une vient de l’Imperial War Museum de Londres : il s’agit d’exploiter des heures d’archives inédites de la Première Guerre mondiale, ce qui donne le documentaire Pour les soldats tombés (2018). « La vraie difficulté a été de stabiliser toutes ces images tournées dans des formats différents à vingt-quatre images par seconde. On a inventé un logiciel adéquat », explique celui que les défis technologiques passionnent et qui refuse de s’inquiéter de l’essor de l’IA – « un outil comme un autre du moment qu’on l’utilise de façon responsable, par exemple en demandant aux acteurs leur autorisation pour les rajeunir comme dans Indiana Jones ».
Pour The Beatles : Get Back, son documentaire de 2021 (Disney+), il plonge dans soixante-cinq heures d’images jamais exploitées, tournées en janvier 1969 pendant des séances de répétition des Fab Four. « Je ne vais pas aimer ce film, ce sont de mauvais souvenirs ! » lance Paul McCartney à Peter Jackson, faisant allusion aux désaccords qui minent le groupe. Finalement, c’est tout le contraire. Peter Jackson partage son émerveillement devant l’humour, la vitalité, la créativité intacte des quatre garçons dans le vent sur les images du documentaire, plusieurs décennies après le tournage.
Un projet Tintin en chantier
Ces jours-ci, dans sa chambre d’hôtel cannoise, c’est à une autre icône mondiale que songe Peter Jackson… Tintin ! « On était d’accord avec Spielberg, il devait réaliser le sien, ce qu’il a fait (Le Secret de la Licorne, en 2011), et ensuite j’allais faire le mien… Sauf que ça fait quinze ans que je ne me décide pas. Mais ça y est, je suis en train de l’écrire. Il y a deux jours, ici à Cannes, j’écrivais justement des scènes que je voulais faire relire à Fran. C’est en cours ! » Après Tolkien, c’est donc Hergé que l’imagination prodigieuse de Peter Jackson devrait bientôt réinventer.



