Maggie Gyllenhaal transforme la fiancée de Frankenstein en icône féministe
Dix-sept ans après avoir incarné la presque fiancée de Batman dans The Dark Knight de Christopher Nolan, Maggie Gyllenhaal consacre son deuxième long-métrage à une autre figure mythique : la fiancée de Frankenstein. Intitulé The Bride!, ce film marque un tournant radical pour la cinéaste, qui passe d'un rôle féminin secondaire à la création d'un personnage central, puissant et complexe.
Une héroïne triple incarnée par Jessie Buckley
L'actrice irlandaise Jessie Buckley, révélée par Hamnet de Chloe Zhao et pressentie pour l'Oscar de la meilleure actrice, hérite de trois rôles distincts dans une performance remarquable. Elle incarne d'abord Mary Shelley, revenue d'entre les morts pour conter une nouvelle histoire. Elle devient ensuite Ida, une prostituée du Chicago des années 1930 rapidement assassinée. Enfin, elle est The Bride, créature ramenée à la vie à partir du corps d'Ida, avec un visage marqué par un liquide noir indélébile.
Cette créature devient la compagne de Frank, alias Frankenstein, interprété par Christian Bale. Maggie Gyllenhaal manie cette narration sophistiquée sur plusieurs niveaux avec une fluidité impressionnante, réussissant sa première superproduction à gros budget dans la tendance gothique actuelle.
Un univers cinématographique riche et référencé
The Bride! s'inscrit dans un mouvement gothique contemporain aux côtés de Nosferatu de Robert Eggers, Frankenstein de Guillermo del Toro et Hurlevent d'Emerald Fennell. Le film présente une esthétique visuelle riche, peuplée de méchants inspirés des comics, évoquant à la fois Nightmare Alley de Guillermo del Toro et l'univers Batman de Tim Burton.
Sous ces atours chatoyants, le film développe une méditation profonde sur la place des femmes dans la société et particulièrement dans l'industrie cinématographique. Maggie Gyllenhaal, fille de réalisateurs, sœur de Jake Gyllenhaal et épouse de Peter Sarsgaard, puise dans son expérience personnelle du milieu pour créer un monde truffé de clins d'œil aux stars des années 1930, de Myrna Loy à Marlene Dietrich.
Une critique acerbe de l'industrie du cinéma
Un élément central du film réside dans la fixation de Frank pour une star de cinéma nommée Ronnie Reed, incarné par Jake Gyllenhaal. Ce séducteur qui chante et danse comme Fred Astaire représente l'idéal inaccessible pour le monstre solitaire. Lorsque Frank rencontre enfin son idole, il exprime avec émotion comment ses films lui ont sauvé la vie, mais se heurte au mépris de la star blasée.
Cette scène terrible, où Maggie Gyllenhaal place son propre frère dans un rôle stratégique, dénonce avec amertume le gouffre entre les stars et leur public, la vulnérabilité des spectateurs et l'indifférence de ceux qui produisent l'art pour la gloire et l'argent.
Une réponse féministe à la violence masculine
Face au mépris de Ronnie et à la violence des hommes qu'elle rencontre, The Bride réagit avec une colère froide, s'inspirant de la célèbre phrase de Bartleby : "I would prefer not to". Dans une scène clé, l'expression "Me Too" est prononcée à plusieurs reprises, soulignant la dimension politique du film.
The Bride évolue dans une société où le féminicide est monnaie courante, où une femme détective (Penélope Cruz) ou scientifique apparaissent comme des incongruités. Toute sa quête consiste à trouver comment réagir à la violence quotidienne, qu'elle provienne des malfrats, de la police ou même de son bien-aimé Frank.
Le mensonge originel et la quête d'identité
Frank, rongé par la solitude, a demandé au docteur Euphronius (Annette Bening) de lui créer une fiancée. À partir du cadavre d'Ida, elle donne vie à The Bride. Mais Frank cache la vérité sur ses origines, lui faisant croire à un accident et une amnésie, construisant un roman d'amour à partir des films hollywoodiens qu'il adore.
Ce mensonge traumatisant pousse The Bride à rechercher la bonne posture face à la violence masculine. Contrairement à l'héroïne des Kill Bill de Tarantino qui choisit la vengeance sans états d'âme, elle est bouleversée quand elle tue pour se défendre, hantée par une véritable culpabilité.
Un mouvement de rébellion symbolique
Au fil du film, d'autres femmes se rebellent contre les hommes à travers tout le pays, adoptant en hommage à The Bride un maquillage noir autour de la bouche. The Bride apparaît alors comme une réponse féministe au Joker de Batman, mais contrairement à lui, elle ne croit pas au nihilisme qu'elle incarne, consciente qu'il ne constitue pas une solution.
En montrant la violence comme une impasse et la prise de parole comme peu efficace, The Bride! développe une vision amère du mouvement #MeToo et de son impact sur Hollywood. Pourtant, l'existence même du film, ses moyens financiers importants et sa réflexion riche et singulière contredisent radicalement ce pessimisme.
Véritable alter ego de Maggie Gyllenhaal, The Bride, avec son malaise existentiel, son désir d'affronter un monde trop violent et ses interrogations profondes, s'impose comme un personnage cinématographique marquant, appelé à rester dans les mémoires.



