Le Rideau déchiré : l'étrange échec d'un maître du suspense
Il ne fait aucun doute que Le Rideau déchiré ne figurera jamais parmi les chefs-d'œuvre incontestés d'Alfred Hitchcock. Les raisons de cette exclusion sont multiples et révélatrices d'une période difficile pour le cinéaste.
Un scénario bancal et un casting problématique
Le film souffre d'abord d'un scénario particulièrement faible, avec une fin heureuse d'une naïveté surprenante pour Hitchcock. L'héroïne apparaît excessivement larmoyante, tandis que le couple formé par Paul Newman et Julie Andrews manque cruellement de chaleur et de complicité.
Mais la situation est plus complexe qu'il n'y paraît. Hitchcock lui-même n'a jamais véritablement défendu ce film d'espionnage sorti en pleine guerre froide. Il n'en a tout simplement pas eu la maîtrise totale, à commencer par le choix des acteurs principaux, imposé par Universal Pictures contre sa volonté.
Le contexte difficile des années 1960
Le début des années 1960 avait pourtant été glorieux avec Psychose, triomphe brutal et inattendu. Mais les choses se compliquent rapidement. Les Oiseaux, bien que terrifiant, n'obtient pas le succès escompté. Pas de printemps pour Marnie, sorti en 1964 et qualifié par François Truffaut de "grand film malade", laisse la critique et le public perplexes.
Hitchcock traverse alors une période de transition douloureuse. Il déplore la disparition des grandes stars hollywoodiennes et constate que James Stewart ne peut plus tenir les premiers rôles. Cary Grant a refusé le rôle principal des Oiseaux, et Grace Kelly a quitté le cinéma.
Les tensions avec Paul Newman et Julie Andrews
Universal, en quête de profits, impose à Hitchcock un couple bankable : Julie Andrews, fraîchement oscarisée pour Mary Poppins, et Paul Newman, golden-boy du cinéma américain. Pour le réalisateur, c'est un véritable camouflet.
Julie Andrews n'est pas blonde - ce qui constitue presque un crime de lèse-Hitchcock - et n'a rien des beautés glaciales qui peuplent habituellement ses films. Quant à Paul Newman, ses méthodes d'acteur et sa tendance à discuter certaines scènes créent des tensions sur le plateau.
L'absence de l'équipe habituelle
Autre difficulté majeure : Hitchcock est privé de son équipe de collaborateurs habituels. Le monteur George Tomasini et le chef opérateur Robert Burks manquent à l'appel. Mais la perte la plus douloureuse reste celle de Bernard Herrmann, dont la bande originale est rejetée au profit d'une musique plus "moderne" composée par John Addison.
Les qualités méconnues du film
Malgré ces difficultés, Le Rideau déchiré conserve des séquences remarquables. Hitchcock sait encore distiller son suspense teinté d'humour noir, même si le rythme est parfois inégal.
La scène de la ferme constitue un véritable monument cinématographique. Paul Newman, aidé par une jeune fermière, tente d'éliminer laborieusement un agent de la Stasi. Cette séquence longue, maladroite et sans dialogue rappelle avec force que ôter la vie est un acte brutal et ingrat, loin des facilités des films d'espionnage conventionnels.
Cette scène à elle seule justifie que l'on redécouvre aujourd'hui ce film atypique dans la filmographie hitchcockienne. Elle témoigne du génie intact d'un réalisateur capable de créer l'angoisse avec une élégance et une intelligence rares.



