L'Abandon : le film qui dénonce l'abandon de Samuel Paty et de l'école républicaine
L'Abandon : un film choc sur l'abandon de Samuel Paty

On en sort secoué d'émotion, en colère. Paris peine à faire retrouver au spectateur les routines ; sous son ciel encore gris en cette mi-mai, la ville lumière offre peu. Pour quelles raisons cette émotion ? Au moins trois.

Un abandon collectif

Un : le titre, L'Abandon, s'avère douloureusement juste. C'est un abandon collectif. D'abord celui d'un homme peu à peu excommunié par quelques-uns de ses collègues alors qu'il se bat pour expliquer, pour défendre ce qui a toujours défini la mission d'un maître d'école en France : enseigner, promouvoir la République, préserver la laïcité et la liberté. On a abandonné Samuel Paty à son sort, on le sait.

Ce même réflexe que l'on oppose au pestiféré, à celui taxé d'appartenir à l'extrême droite pour mieux l'expulser de la cité, de la visibilité et du droit à la parole. À celui que l'ignominie fabriquée de l'accusation d'islamophobie, de pédophilie, de racisme… etc., marque. On se désolidarise, on consolide son propre déni, on inverse la culpabilité. Samuel Paty avait connu les épreuves que traversent en France depuis des années ceux qui disent « non » à l'islamisme, à la perte des territoires de la République, au chantage communautaire au nom de l'histoire des immigrations et des colonisations. Il disait aussi « oui » à la liberté d'expression et à la nuance.

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L'école, cette promesse qu'on laisse mourir

Deux : parfois, certains films, certains romans, certaines scènes ou répliques résument une époque dans leur formule foudroyante. L'Abandon, de Vincent Garenq – inspiré du livre-enquête de Stéphane Simon, Les Derniers Jours de Samuel Paty, et écrit en collaboration avec Mickaëlle Paty, la sœur du professeur – est le film qui raconte le mieux cet abandon de la mission séculaire de l'école en France. Cette école républicaine inventée pour fabriquer le citoyen, désenclaver l'enseignement de l'élitisme clérical, pour consolider la République.

Cette grande mission forgea une figure respectée et magique. C'est celle de l'enseignant qui, en France comme dans les géographies colonisées de l'époque, gardait son prestige et donnait son corps entier à la mission d'enseigner et d'éclairer. Cette icône d'ascension sociale devenue aujourd'hui la figure du déclassement social. Ce salaire changé en celui de la peur et de la misère. La France s'y retrouve tout au grand complet racontée, compressée, revenue à son récit fondateur abîmé.

Dans sa lettre du 19 novembre 1957, après son prix Nobel, Albert Camus avait convoqué son ancien instituteur Louis Germain pour lui exprimer son éloge, le premier, sa gratitude : « Ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j'étais, sans votre enseignement et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »

Détourner le regard, encore et toujours

Trois : l'abandon correspond à l'abandon de la lutte, non seulement opposée, mais transcendante face à l'islamisme en France. Certaines répliques du film apparaissent comme investies d'un double sens immense : « Vous pouvez fermer les yeux, détourner le regard », conseille Paty à ses élèves. Une précaution qui le montre dans son infinie générosité et son erreur, sa bienveillance et son principe. À la fin, c'est nous qui détournons le regard sur son sort et sur le sens de sa mort.

Aujourd'hui, il s'en trouve en France qui racontent que ce film véhicule de l'islamophobie, qu'il arrive « trop tôt »… etc. On ne se prive pas d'égorger cet enseignant encore, même dans sa tombe. Le film montre, dans la précision et la précaution, ce mal français, plutôt ces maux : le déni, la lâcheté et la procédure bureaucratique faible contre la force assassine de la fatwa. Il nous expose. Et l'avenir d'un pays se lit dans ses écoles.

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En dernier ? Quand on a vécu la guerre civile algérienne et qu'on a été témoin de cette évidence que c'est l'islamisme qui tue et non la République, on en sort traversé d'une immense colère. Devons-nous encore une fois vivre en France la situation que l'Algérie a vécue ? Les mêmes dénis, les mêmes « abandons », les mêmes lâchetés ? Dans le film, quand une guerre civile comme celle des années 90 en Algérie nous a marqués, on peut à peine retenir la colère en regardant L'Abandon.

Tous accusés

On y voit à l'œil cette arnaque qui fabrique la culpabilisation. Elle mélange manipulations, réseaux sociaux déresponsabilisants, communautarisme excusé au nom de la mémoire de la colonisation, et invention de « l'indignation collective » pour qu'elle devienne un instrument d'accusation puis d'assassinat. À vue d'œil, on suit l'usinage de cette ruse qui cherche à faire basculer un pays entier dans la contrition pour qu'il devienne une défaite et une démission rédemptrice. L'islamisme avance, tue, accuse et se présente en victime ; et si vous y résistez, il vous accuse, tue et mobilise les foules contre vous.

Oui, L'Abandon est un grand film ; il secoue, prend aux tripes et il ne vous rend pas facilement, quand vous sortez de la salle obscure, à vos torpeurs. On y est tous accusés. De ce qu'on n'a pas fait pour Samuel Paty, et de ce qu'on ne fera pas pour sauver de la mort et de la défaite d'autres comme lui. L'école française est née ainsi, dans sa résistance à la cléricale, à l'élitisme, au corporatisme et à la ségrégation sociale. Elle a lutté debout contre un monopole religieux ; elle se retrouve aujourd'hui, poussée dans le dos, à trouver un compromis avec lui et à se dissoudre face à l'islamisme.

Dans ce film, on ne va pas plus loin : on impute presque le crime au viralisme des réseaux sociaux et non à un islamisme puissant qui range la France dans sa sentinelle. On peut difficilement lui demander d'être un documentaire ou une enquête, mais on doit rappeler que le tueur, un réfugié russe d'origine tchétchène de dix-huit ans, Abdoullakh Anzorov, ne servait que de main armée à un islamisme encore parmi nous. L'Abandon : voilà le film qui filme ce que nous abandonnons et ce qu'il nous en coûtera tous. Même aux musulmans de ce pays qui croient que la francité s'oppose à l'islamité dans l'artifice d'une histoire ancienne rejouée.