« Jusqu'à la garde » sur Arte : le coup de maître glaçant de Xavier Legrand
Ce soir à 21h sur Arte et disponible à la demande sur Arte.tv, ne manquez pas « Jusqu'à la garde », le premier long-métrage de Xavier Legrand. Ce thriller français de 2017, d'une durée de 1h33, constitue une œuvre cinématographique remarquable, portée par un magnifique trio d'acteurs : Léa Drucker, Denis Ménochet et le jeune Thomas Gioria.
Un glissement progressif vers l'épouvante
Le film opère une transition vertigineuse et invisible. On croit d'abord entrer dans un documentaire de Raymond Depardon sur la justice familiale, pour se retrouver, une heure et demie plus tard, plongé dans une atmosphère aussi horrifique que « Shining » de Stanley Kubrick. Cette évolution subtile mais implacable captive le spectateur dès les premières minutes.
Une scène d'audience magistrale
Le film s'ouvre sur une longue scène tournée avec un réalisme saisissant. Face à la juge aux affaires familiales, un couple divorcé – Miriam (Léa Drucker) et Antoine (Denis Ménochet) – se dispute la garde de leur fils Julien, 11 ans. La mère réclame l'exclusivité, le père exige sa part. La juge, sous des airs sévères, vacille, hésite et s'empêtre dans cette affaire complexe.
Le spectateur est immédiatement plongé dans le doute. L'homme que son ex-femme, fermée comme une huître, accuse de violence présente le visage émouvant de la détresse. Pourquoi lui retirer le droit d'être un père, un bon père ? La magistrate finit par partager équitablement la responsabilité parentale, sans soupçonner les conséquences dramatiques de sa décision.
Un enfant otage du système judiciaire
Julien, interprété avec une justesse troublante par Thomas Gioria, devient l'otage de cette décision de justice. Cet enfant à la fois courageux et paniqué est arraché à sa mère pour monter dans la voiture d'un père qui, une fois la partie gagnée, ne cherche même plus à cacher sa vraie nature.
Antoine se révèle progressivement comme un pervers narcissique, un véritable ogre de Perrault moderne. Son fils va tenter en vain de l'amadouer, voire de le duper, jusqu'au jour où tout explose dans une violence contenue qui donne la chair de poule et glace le sang.
Une mise en scène au scalpel
On ne sait ce qu'il convient d'admirer le plus chez Xavier Legrand :
- La mise en scène au cordeau, sinon au scalpel
- L'image dépouillée et réaliste
- L'orchestration anxiogène des bruits les plus banals
- L'irréfutable direction d'acteurs, loin de tous les clichés psychologisants
Léa Drucker, véritable volcan enneigé, et Denis Ménochet, nounours tortionnaire, excellent pareillement dans l'ambiguïté et la duplicité. Mention spéciale au jeune Thomas Gioria, déjà capable de dissimuler son désarroi derrière une crânerie de petit d'homme.
Un spectateur actif et intelligent
Ce film rompt avec la tendance actuelle du cinéma français qui a souvent habitué le spectateur à être passif. Ici, le public doit travailler, analyser, interpréter les signes et tenter d'être aussi intelligent que le réalisateur. Cette exigence intellectuelle fait partie intégrante de l'expérience cinématographique proposée par Xavier Legrand.
« Jusqu'à la garde » n'est pas seulement un thriller familial efficace. C'est une plongée glaçante dans les mécanismes de la violence domestique, une réflexion sur les failles du système judiciaire, et surtout, une démonstration magistrale de ce que le cinéma français peut produire de meilleur lorsqu'il ose exiger l'intelligence de son public.



