Histoires parallèles : Farhadi explore la frontière entre fiction et réalité
Histoires parallèles : Farhadi mêle fiction et réalité

Il faudrait inventer un terme pour qualifier ce qui est devenu depuis une vingtaine d'années un véritable sous-genre du cinéma contemporain : le film français avec star(s) signé par un grand cinéaste international. Virginie Efira en est une spécialiste, elle qui jouait déjà – tout comme Isabelle Huppert – dans Elle du Néerlandais Paul Verhoeven (2016) et qu'on découvrira dans quelques jours chez le Japonais Ryusuke Hamaguchi (Soudain – également en compétition au 79e festival de Cannes). Avec Histoires parallèles, tourné à Paris l'automne dernier, Asghar Farhadi – l'auteur iranien multioscarisé – s'essaie à l'exercice pour la deuxième fois (après Le Passé en 2013).

Une intrigue à tiroirs

Il raconte l'histoire de Sylvie (Isabelle Huppert), une romancière excentrique qui, recluse dans un appartement surchargé de livres et de bibelots, scrute par la fenêtre le bureau de trois personnes : Nita (Virginie Efira), dont la ressemblance avec sa propre mère la hante, Pierre (Vincent Cassel) et Christophe (Pierre Niney). Dans le roman que Sylvie construit autour de ces trois inconnus, Nita est en couple avec Christophe, qu'elle trompe avec Pierre. Ce roman, Adam (Adam Bessa, découvert dans Les Fantômes), jeune homme à la dérive qui doit au hasard d'avoir été embauché par Sylvie pour ranger son appartement, s'y plonge avec passion, découvrant pour la première fois de sa vie semble-t-il l'émotion intense que peut procurer la littérature. Et de se mettre lui aussi à observer Nita, jusqu'à vouloir la rencontrer... au risque de semer le chaos dans sa vie et celle des deux hommes auxquels elle est bien liée, mais de façon très différente de ce qu'a imaginé Sylvie.

L'oscillation entre fiction et réalité

C'est donc une réflexion d'une vraie profondeur que nous propose Asghar Farhadi avec la virtuosité d'écriture qu'on lui connaît. Que signifie se servir de la vie d'autrui pour construire une œuvre ? Quelle légère oscillation permet de basculer de la réalité à la fiction ? Questions qui hantent ces Histoires parallèles. Le quotidien de Sylvie et Adam, le roman qu'imagine Sylvie autour de Nita, les conséquences qui suivent l'intervention d'Adam dans la vie de Nita s'enchâssent avec une grande fluidité. La différence s'opère très naturellement entre les scènes réelles et celles imaginées par Sylvie qui, tournées dans une esthétique très années 1970 évoquant par moments les grandes satires de la bourgeoisie de Claude Chabrol, paraissent en décalage avec notre époque… ce que ne manque pas de lui reprocher son éditrice jouée par Catherine Deneuve dans une scène savoureuse.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Cependant, comme c'est souvent le cas quand une narration déploie plusieurs histoires, certaines intéressent plus que d'autres… On comprend bien que la fiction élaborée par Sylvie – une histoire d'adultère et de culpabilité – est là pour nous révéler les traumatismes enfouis de cette femme solitaire, on comprend aussi que le style suranné du récit s'explique par son imaginaire d'une autre époque…

Laisser le spectateur construire son propre récit

En conséquence, il est difficile de se passionner pour cette partie de l'histoire, parasitée par la présence d'autant de visages célèbres et à laquelle il manque cette acuité du regard sur la société qui faisait le prix des films iraniens de Farhadi. Le Paris du film qui se limite à quelques rues et un café donne lui aussi l'impression d'être un décor. Tout n'est qu'artifice, semble nous dire le cinéaste, ce qui sert son propos philosophique mais risque de laisser le spectateur au bord du chemin.

Heureusement, au cœur du film, il y a Sylvie – la romancière jouée avec un tempérament de feu par une Isabelle Huppert pleine d'humour – et Adam – l'aspirant écrivain qui joue à un jeu dangereux en confondant réalité et fiction. Dans cette partie du film, on retrouve la grande subtilité d'Asghar Farhadi, la profondeur de sa mise en scène. Est-ce un rapport de filiation qui se crée entre ces deux-là ? ou une nouvelle vampirisation ? En refusant de répondre, et en laissant le spectateur construire son propre récit et devenir au fond acteur de cette histoire, le cinéaste réaffirme avec un enthousiasme contagieux sa foi dans la puissance du cinéma.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Histoires parallèles, en salle dès le 14 mai 2026.